—Savoir s’il reviendra!»
Le pauvre vieux ajouta qu’il se mourait de faim; qu’il n’avait, en tout et pour tout, mangé depuis trois jours autre chose qu’un morceau de morue crue qu’on lui avait donné par charité dans un magasin, et quelques croûtes de pain qu’il avait été obligé de tremper dans la fontaine pour les attendrir, car il n’avait plus de dents dans la bouche. Depuis le jour de la Saint-Joseph, où la distribution de la soupe a été supprimée au Sacré-Cœur, il n’avait plus trouvé remède à sa faim; il ne trouvait d’assistance nulle part; le ciel ne l’aimait plus. Avec quatre-vingt-deux ans accomplis, pourquoi aurait-il désiré continuer à vivre? Si peu qu’il réussisse à caser ses deux petites filles, il se coucherait pour ne plus se relever qu’au jugement dernier très tard. Il ne se lèverait que le dernier tout à fait, tant il était las et fatigué!
Transportée de peine en écoutant le récit d’une semblable infortune, dont elle ne pouvait mettre en doute la sincérité, elle dit au vieux de la mener auprès de sa petite-fille malade, et elle fut aussitôt conduite dans un logis sombre, au rez-de-chaussée de la maison de location où vivaient pêle-mêle, pour trois réaux par mois, une demi-douzaine de «mendiants pour l’amour de Dieu», avec leur progéniture. La majeure partie d’entre eux se rendaient alors à Madrid pour y recueillir la sainte obole. Benina ne rencontra qu’une vieille sèche, endormie, qui paraissait alcoolique, et une femme pansue, mal couverte de haillons de différentes couleurs. Par terre, sur un méchant grabat, couvert de morceaux d’étoffes légères jaunes, et de lambeaux de mantes cramoisies, était étendue la petite malade; elle paraissait six ans, la face livide, les poings serrés contre la bouche.
«Ce qu’elle a, cette enfant, c’est qu’elle souffre de la faim, dit Benina qui, lui ayant touché le front et les mains, les avait trouvés froids comme le marbre.
—Il est possible que cela soit, car il n’est pas entré dans nos corps quoi que ce soit de chaud depuis hier.»
Il n’en fallait pas plus pour faire déborder la pitié de la brave Benina, pitié qui emplissait et inondait son âme et, transportant dans la pratique les choses avec la prestesse qui était la caractéristique de sa nature, elle s’en alla à la minute à la boutique de comestibles voisine et acheta tout ce qu’il lui fallait pour mettre immédiatement un bon pot-au-feu, prenant en plus des œufs, du charbon, de la morue..., car elle ne faisait jamais les choses à demi. Sur l’heure elle portait remède à la triste situation de ces infortunés et de quelques autres qui vinrent se joindre à la compagnie, alléchés par l’odeur de cuisine qui s’était si subitement et si rapidement répandue dans la partie basse de cette ruche humaine. Et le Seigneur récompensa de suite sa charité en lui envoyant, parmi les mendiants qui accoururent à ce festin, un cul-de-jatte qui lui donna enfin des nouvelles du pauvre Almudena dévoyé.
Le Maure couchait dans la maison Ulpiana et le reste du temps il le passait en prières et jouant sur une petite guitare à deux cordes qu’il avait rapportée de Madrid, le tout sans s’éloigner d’un tas de décombres provenant de la station de Las Pulgas, du côté qui regarde vers le pont ségovien. Benina se rendit là très lentement, parce que le mendiant qui la guidait était lui-même de marche lente, l’extrémité du corps enfermée dans une semelle et se mouvant au moyen des mains armées elles-mêmes de petits socques de bois. Tout en cheminant, cette moitié d’homme émit sur le compte de l’aveugle quelques remarques critiques, disant que sa manière d’être était tant soit peu extravagante. Il croyait qu’Almudena devait être un prêtre dans son pays, un curé de Zancarron et que, dans ces jours, il devait faire la pénitence du carême mahométan.
«Ce qu’il chante avec sa guitare, ce doit être des chansons de funérailles de là-bas, parce qu’elles sont tristes et donnent envie de pleurer en les entendant. Enfin, madame, le voilà devant vous, étendu sur son tapis, la tête en avant, aussi privé de mouvement que s’il eût été changé en pierre.»
Benina distinguait en effet la figure immobile de l’aveugle au milieu d’un tas d’immondices, de scories, de plâtras et de balayures qui se trouve entre la voie et le chemin de Las Cambroneras, au milieu d’une aridité absolue, car aucune plante, aucun arbre, aucune verdure ne poussait en cet endroit. Le cul-de-jatte continua à se traîner en avant, et Benina, son panier sous le bras, se mit à monter, non sans glisser sur les décombres et non sans peine, car le talus, à cause de sa composition hétéroclite, s’écroulait sous ses pieds. Avant d’arriver au sommet, qu’occupait Almudena, elle annonça par des cris son arrivée, lui disant:
«Eh bien! mon enfant, voilà un joli endroit que tu as choisi pour te mettre au soleil! Est-ce que tu voudrais, par hasard, te dessécher pour faire une peau de tambourin? Eh!... Almudena, c’est moi, c’est moi qui monte ces escaliers d’enfer. Petit... Mais quoi? est-ce que tu es fou ou endormi?»