—Je ne le connais pas. Je ne fréquente pas de telles gens.»

Elles montèrent jusqu’à l’un des logis les plus étroits au dernier étage, où Benina put voir la terrible infortune de ces gens. Le vieux aux rhumatismes avait l’air d’un fou; dans l’exaspération où le mettaient ses douleurs, il vociférait, blasphémant tout à la fois, et Cesarea était comme idiote de la grande inanition qui la consumait, et elle ne faisait pas autre chose que de donner des coups sur les fesses d’un malheureux petit morveux, pleurnichard, qui montrait le blanc de ses yeux à force de crier et de se contorsionner. Au milieu de tout ce désordre, les deux femmes dirent à Benina qu’en dehors de la faim elles n’avaient pas d’autre désir que de payer leur propriétaire, qui ne les laissait pas vivre un instant tranquilles, réclamant à toute heure son dû. Benina répondit qu’elle n’était point, faute d’argent, en état de les tirer d’embarras. Tout ce qu’elle pouvait faire était de leur donner une piécette pour qu’elles pussent pourvoir à leurs besoins ce jour-là et le suivant. Benina, le cœur plein de tristesse, s’éloigna de ces malheureux et, bien que les femmes montrassent une certaine reconnaissance, elle vit bien qu’elles conservaient grande rancune au fond d’elles-mêmes de n’avoir point obtenu tout le secours qu’elles avaient espéré.

Benina, en descendant, se rencontra dans l’escalier avec deux vieilles décrépites, dont l’une lui dit grossièrement:

«Ah! bien, oui, vous prendre pour doña Guillermina! Les lourdauds, pire que des ânes! Oui, celle-là était un ange vêtu comme une mortelle, mais celle-ci une femme ordinaire, qui vient ici faire semblant de faire l’aumône.... Une dame! Ah bien, ouiche! une dame... empestant l’ail cru... et avec ses mains bonnes à frotter les casseroles....»

La bonne femme suivait son chemin sans se préoccuper de toutes ces injures; mais, une fois dans la rue, elle se vit importunée par une foule innombrable d’aveugles, de manchots et de paralytiques qui lui demandaient avec une insupportable insistance du pain ou de l’argent pour en acheter. Elle essaya de se débarrasser de ces importuns quémandeurs; mais ils continuaient à la suivre, ne la quittant pas et ne voulant pas la laisser partir. Enfin, pressant le pas, elle chercha à se mettre à distance de ces pauvres insupportables et se dirigea vers le monticule où elle espérait rencontrer le bon Mordejaï. Au même endroit où elle l’avait laissé la veille, se trouvait notre homme, les yeux sans regard fixés anxieusement du côté où elle devait venir; aussitôt qu’elle l’eut rejoint, elle sortit les vivres de son panier et ils se mirent à manger ensemble. Mais Dieu n’entendait point que les choses allassent ce jour-là de conformité avec le bon cœur et les chères intentions de Benina, car il y avait à peine dix minutes qu’ils étaient installés à manger, lorsque Benina s’aperçut que, sur le chemin d’en bas du monticule, se réunissaient de très méchants petits gitanos, quelques autres mendiants de très mauvaise mine et deux ou trois vieilles acariâtres et furibondes. En voyant le groupe idyllique que la vieille et l’aveugle composaient, toute cette engeance se prit à vociférer. Que disaient-ils? De cette hauteur on n’aurait vraiment pas su le comprendre. Des mots isolés parvenaient seuls... que c’était une sainte d’autodafé: une mendiante qui faisait la sainte pour mieux voler.... Que c’était une lécheuse de cierges, une voleuse d’huile de lampe d’église.... Enfin, la chose semblait prendre une mauvaise tournure et une pierre lancée par une main vigoureuse, pim! ne tarda pas à le montrer, et la pauvre Benina la reçut sur l’épaule.... Un instant après, une autre et pim! pam! une nuée d’autres. Ils se levèrent immédiatement, tout épouvantés, et serrant dans le panier les victuailles, la dame prit son chevalier par le bras, lui disant:

«Sauvons-nous, car ils vont nous tuer!»

XXIX

Grimpant difficilement sur ce sol déclive, tombant et se relevant à chaque instant, se serrant le bras, la tête basse, ils subissaient cette nuée formidable de projectiles. Les pierres, arrivant à Benina dans ses jupes, ne lui faisaient pas grand mal, mais l’infortuné Almudena eut le malheur de recevoir une pierre dans la tête au moment où il tournait la face vers l’ennemi pour l’apostropher, et le coup fut terrible. Lorsqu’ils arrivèrent, épuisés et endoloris, à un endroit à l’abri de cette pluie de pierres, la blessure du Marocain saignait abondamment, teintant de rouge la face entière. Ce qu’il y avait d’étrange c’est que le blessé avait tout supporté en silence et que c’était précisément au moment où il s’adressait au ciel pour lui demander de frapper de sa foudre et de confondre leurs infâmes agresseurs qu’il avait été blessé. Un cantonnier du chemin de fer, qui vivait à proximité du lieu du sinistre, les secourut. Homme calme et pieux qui, s’intéressant aux victimes de cet attentat, les reçut comme bon chrétien dans son humble demeure, plein de compassion pour leur malheur. Peu d’instants après survint sa femme, et la première chose qu’ils firent ce fut de donner de l’eau à Benina pour laver la blessure de son compagnon, et ils apportèrent ensuite du vinaigre et des chiffons pour panser la plaie. Le Maure ne cessait de répéter:

«Et toi, Amri, n’as-tu pas reçu de pierres?

—Non, mon enfant, je n’ai reçu qu’une pierre derrière la tête, qui n’a point saigné.