—Cela te fait mal?
—Peu.... Ce n’est rien.
—Ce sont les esprits souterrains, les mauvais.
—Ce sont d’indécentes canailles, méritant d’être ramassées par la garde civile.»
Le pauvre aveugle fut soigné avec les remèdes les plus primitifs. On arrêta le sang et on lui mit un bandeau sur l’œil; ensuite on le fit asseoir par terre, l’appuyant au mur, parce que sa tête branlait et qu’il ne pouvait pas se tenir sur pieds. La mendiante recommença à sortir la nourriture de son panier, le pain et la viande qu’ils n’avaient point eu le temps d’achever, offrant de partager avec leurs généreux protecteurs; mais ces derniers, au lieu d’accepter, voulurent au contraire leur offrir des sardines et des beignets qui étaient restés de leur repas. Ce ne fut qu’offres réciproques et amabilités et politesses sans nombre et, à la fin, chacun resta avec ses propres provisions. Mais Benina songea de suite à mettre à profit les bonnes dispositions de ces braves gens pour leur proposer de prendre en pension l’aveugle dans leur petite maison jusqu’à ce qu’elle eût pu lui préparer un logement à Madrid. Il n’y avait pas à songer à retourner aux Cambroneras, car on y était trop mal disposé en sa faveur. A Madrid et dans la maison où elle habitait, il lui était absolument impossible de le conduire, parce qu’elle était servante et lui..., cela n’était pas facile à expliquer..., et si M. et Mme les gardiens de l’aiguille pensaient mal des relations de Benina et du Maure, eh bien! qu’ils pensent après tout ce qu’ils voudront.
«Voyez, vous autres, dit la vieille en les trouvant hésitants et perplexes, je n’ai pas un sou en dehors de cette piécette et de ces sous. Prenez-les et gardez ici ce pauvre aveugle jusqu’à demain. Il ne vous gênera pas, parce qu’il est bon et honnête. Il dormira dans ce coin, pour peu que vous lui prêtiez une vieille mante et, quant à ce qui est de la nourriture, vous lui donnerez de ce que vous mangerez vous-mêmes.»
Après une courte hésitation, ils acceptèrent et, s’enhardissant jusqu’à donner un conseil à leur étrange compagne, le garde dit:
«Ce que vous devriez faire, ce serait de renoncer à errer et vagabonder par voies et par chemins, car il n’y a que des mauvaises paroles ou des coups à recevoir, et vous devriez essayer de vous faire admettre dans un refuge, madame, aux Ancianitas, et monsieur dans un établissement pour les aveugles, et ainsi vous auriez tous deux le vivre et le couvert assurés pour tout le temps qui vous reste à vivre».
Almudena ne répondit rien: il aimait la liberté et la préférait, pénible, misérable et incertaine, à toute la commode sujétion de l’asile des pauvres. Benina, de son côté, ne désirait point entrer dans de longues explications, ni chercher à dissiper l’erreur de ces braves gens qui s’imaginaient certainement qu’ils étaient associés pour le vagabondage et la maraude. Elle se contenta de dire qu’ils ne sauraient songer aux établissements à cause de la grande quantité de candidats et des nombreuses recommandations qu’il fallait avoir pour y entrer et sans lesquelles il était tout à fait impossible de réussir. A cela, la femme de l’aiguilleur leur répondit qu’ils pourraient certainement réussir à se caser, s’ils allaient trouver un brave monsieur, très charitable, qui s’occupait des asiles! un prêtre qu’on appelait don Romualdo.
«Don Romualdo? Oui, je le connais de nom. C’est un curé grand et bien fait, qui a une nièce appelée doña Patros, qui louche un peu?»