Ce disant, Benina sentait se renouveler le trouble extrême de ce perpétuel mélange du réel et de l’imaginaire.
«Je ne sais si elle louche ou non..., continua la femme de l’aiguilleur, mais je sais que don Romualdo est de Guadalajara.
—Cela est vrai et actuellement il est allé dans son pays.... Il est certain qu’on veut le faire évêque et il est allé chercher ses papiers.»
Elles tombèrent d’accord que don Romualdo ne devait pas revenir sans ses papiers et ensuite on lia traité pour l’hébergement de l’aveugle dans la maison pour vingt-quatre heures. Benina donna la piécette et les gros sous moins trois petits sous qu’elle conserva à part, et les autres s’engagèrent à le traiter comme leur enfant. Benina, cela fait, eut à lutter contre le Marocain, s’engageant à l’emmener plus tard avec elle. Elle réussit à le convaincre en le cajolant un peu et en lui assurant que sa blessure à la tête lui jouerait un mauvais tour s’il ne restait pas tranquille.
«Amri, reviens demain, disait le malheureux en la quittant. Si tu m’abandonnes, je mourrais tout de suite moi-même.»
La vieille promit solennellement de revenir et elle s’en alla toute mélancolique, retournant dans sa tête toutes les aventures de cette journée auxquelles se joignaient de tristes présages, annonçant de plus grands malheurs, parce qu’elle se trouvait de nouveau sans ressources, ayant trop suivi l’impulsion de son cœur, en faisant des aumônes exagérées. Certainement, elle allait se trouver dans des embarras inextricables, car il allait falloir très promptement rendre les bijoux à la Pitusa, trouver des ressources pour faire vivre sa maîtresse et son hôte, secourir Almudena, et elle s’était mis tant d’obligations sur le dos qu’elle ne savait vraiment plus comment faire pour y parer.
Elle retourna chez elle, après avoir fait tous ses achats à crédit et, trouvant Frasquito très bien, elle dit à sa maîtresse qu’il convenait de le congédier et qu’il devrait retourner remplir les devoirs de son emploi et gagner sa vie. La chère dame fut de cet avis, mais la tristesse de toutes deux prit un nouveau cours à la nouvelle apportée par la servante d’Obdulia que la pauvre jeune femme était tombée très malade: elle avait une forte fièvre, le délire et une crise de nerfs qui faisait compassion. Benina s’en alla la trouver et, après avoir prévenu ses beaux-parents pour qu’ils eussent à en prendre soin, elle rentra tranquilliser sa maîtresse. Elles passèrent une triste soirée et une nuit pire encore en songeant aux difficultés de toutes sortes qui s’offraient à elles et, le matin suivant, la pauvre femme retournait occuper sa place à San-Sebastian, car la mendicité était le seul remède qu’elle pût employer dans une aussi terrible adversité.
Chaque jour, son crédit diminuait et les obligations contractées rue de la Ruda ou dans les boutiques de la rue Impériale l’accablaient. Elle se trouva dans la nécessité d’aller mendier le soir et un peu aussi, un peu plus tard, la nuit, prenant pour prétexte une visite à la petite. Pour la brève campagne nocturne, elle sortait, cachée sous un vieux voile de doña Paca qui lui enveloppait toute la figure et, avec cela, une vieille paire de lunettes vertes qu’elle gardait pour cette occasion; elle ressemblait à merveille à une vieille dame, pauvresse honteuse et aveugle, et, en faction au coin du Barrio-Nuevo, elle attaquait tout chrétien passant à sa portée, l’interpellant à mi-voix par une plaintive prière. Avec cette combinaison et travaillant à trois reprises par jour, elle parvenait à réunir quelques sous, non en quantité suffisante pour les besoins qu’elle avait à satisfaire, besoins qui n’étaient point minces, car Almudena tombé malade était resté chez l’aiguilleur dans la petite maison de Las Pulgas. L’aiguilleur ne demandait rien pour son hospitalité, mais il fallait apporter à manger à Almudena. Obdulia ne guérissait pas: il fallait lui porter médicaments et consommés, car ses beaux-parents ne faisaient rien pour elle, malgré leurs promesses, et on ne pouvait songer à la conduire à l’hôpital. L’héroïque femme supportait donc une charge démesurément forte, et pourtant elle la supportait et elle suivait, sa croix sur le dos, son chemin rempli de dures épines, anxieuse, sinon de pourvoir à tout, du moins de faire tout ce qu’elle pouvait. Si le malheur voulait qu’elle fût forcée de s’arrêter à mi-chemin, elle aurait du moins la satisfaction d’avoir accompli tout ce que lui dictait sa conscience.
Le soir, sous prétexte d’achats à faire, elle s’en allait mendier à la porte de San-Justo, ou près du palais archiépiscopal; mais elle ne pouvait rester longtemps dehors dans la crainte que son absence trop prolongée n’inquiétât outre mesure sa maîtresse. En rentrant, un soir, sans avoir gagné autre chose qu’un petit sou, elle apprit cette nouvelle extraordinaire que doña Paca était sortie avec Frasquito pour aller rendre visite à Obdulia. La portière ajouta qu’un instant auparavant il était venu un prêtre, grand, de bon aspect, qui, fatigué de sonner, avait laissé un message à la portière.
«Oui, c’est don Romualdo.