«Tu sais que je récite un Pater noster pour toi chaque jour, et je demande au Seigneur qu’il te rende plus riche que tu n’es, que tu vendes sans fin des Semaines, qu’on te porte beaucoup de soupes et de restes à la porte des couvents et des seigneurs comtes, pour que tu puisses bien te rassasier, toi et ta femme.

«Qu’importe que Crescencia et moi, et ce pauvre Almudena nous rompions notre jeûne à douze heures de midi avec un morceau de pain donné par charité, qui aurait servi à paver les saintes rues! Je demande au Seigneur qu’il ne te manque point de quoi aller même chez le marchand d’eau-de-vie.

«Tu en as besoin pour vivre, et moi, je mourrais si j’en goûtais!... et plût à Dieu que tes fils deviennent ducs! L’un est en apprentissage pour devenir tourneur, et il rapporte six réaux par semaine à la maison, et l’autre, tu l’as placé dans une taverne des Maldonadas, et il reçoit de bons petits pourboires que lui donnent les buveurs, pardon.... Que Dieu te conserve et t’augmente chaque année, et que je te voie vêtu de velours et avec une béquille neuve de bois saint, et que je voie ta méchante femme avec un chapeau couvert de plumes. Je suis reconnaissante: s’il m’a manqué la nourriture pour les faims que j’ai endurées, je ne connais point de mauvaises pensées, Élisée de mon âme, et ce qui me manque, puisses-tu l’avoir; bois et mange et soûle-toi, et puisses-tu avoir une maison avec balcon, avec une table richement servie le soir, et des lits en fer avec des matelas rembourrés, aussi propres que ceux d’un roi; que tes fils portent des habits neufs et des souliers en cuir, que tes filles portent des chapeaux roses et des souliers vernis le dimanche; aie un bon brasero et de bonne peluche pour mettre dans tes chambres, et une bonne cuisine avec un cuisinier, avec des plats nouveaux et une batterie de cuisine dont on puisse tirer gloire par le grand nombre de casseroles, et de belles images du Christ de Cana et de sainte Barbe bénie, et une commode remplie de linge blanc, et des vases pleins de fleurs, et jusqu’à une machine à coudre qui ne serve pas, mais sur laquelle tu puisses poser les piles de Semaines à vendre; je te souhaite beaucoup de bons amis et de voisins, et de grandes maisons avec des seigneurs qui, te voyant invalide, te donnent des restes de marchandises sucrées, des cornets de cafés de Moka et de riz trois fois trié; que tu sois en si bons rapports avec les dames de la Conférence qu’elles te payent ton loyer et la cédule, et qu’elles donnent des fers à repasser le linge fin à ta femme.... Reçois cela, Élisée, et plus encore et toujours plus....»

La subite apparition de Mme Casiana coupa court aux souhaits vertigineux de la Burlada et produisit un silence général dans le petit passage, à la sortie de la porte de l’église.

«Déjà on sort de la grand’messe, dit-elle, et, se tournant vers la bavarde, de son ton autoritaire, elle lui lança ces paroles d’un air despotique:

—Burlada, vite à ta place, ferme ton bec, n’oublie pas que nous sommes dans la maison de Dieu.»

Le monde commençait à sortir, et quelques rares aumônes tombaient dans les mains tendues. Le nombre de ceux qui faisaient la tournée complète en donnant également à chacun était rare, et ce jour-là les petites pièces de cinq ou deux centimes données à contre-cœur n’arrivaient qu’aux mains diligentes d’Élisée ou de la Caporale et très peu à la Demetria et à seña Benina. De ce qui restait, il en arrivait encore moins aux autres pauvres et l’aveugle Crescencia se lamentait de n’avoir point étrenné. Pendant que Casiana parlait à voix basse avec Demetria, la Burlada reprit le fil de la conversation avec Crescencia dans le coin proche de la porte de la cour.

«Que crois-tu qu’elle dise à la Demetria?

—A savoir..., des choses entre elles.

—J’ai bien réussi à la cérémonie funéraire de ce matin. On donne plus à Demetria parce qu’elle est recommandée à celui qui célèbre la première messe, don Rodriguito, qu’on dit être secrétaire du pape, et qui demeure dans la maison voisine.