—Jésus! s’écria avec stupéfaction et frayeur doña Paca. Cela, non, par exemple! Dieu me protège! Cela, non.... Je vois bien que vous ne la connaissez pas.»
Ponte regarda alternativement le curé et la dame, tourmenté tout à coup de certains doutes qui traversaient son esprit et sa conscience.
«Benina est un ange, se permit-il de dire timidement. Qu’elle mendie ou ne mendie pas, je n’en sais rien, mais c’est un ange, parole d’honneur.
—Vous n’y pensez point?... Mendier, Benina? et encore courir les rues avec un aveugle!...
—Un Maure comme complément de signalement, ajouta don Romualdo.
—Je dois déclarer, indiqua Ponte avec une honorable sincérité, qu’il n’y a pas longtemps, passant par la place del Progreso, je la vis assise en compagnie d’un mendiant aveugle qui, comme type, paraissait originaire du Riff.»
Le trouble de cerveau, le vertige mental de doña Paca étaient tels que sa joie se changea subitement en tristesse et elle en vint à croire que tout ce qui se passait était une illusion de ses sens; que les êtres avec qui elle parlait étaient imaginaires, que tout était mensonge à commencer par l’héritage. Elle redoutait un réveil terrible. Fermant les yeux, elle disait:
«Seigneur, arrache-moi d’un doute aussi horrible, arrache-moi à cette idée. Est-ce un mensonge, est-ce une vérité? Moi, héritière du petit Rafael Antrines; moi ayant les moyens de vivre? Nina demandant l’aumône et Nina vivant avec un homme du Riff?
—Bien! s’écria-t-elle subitement dans un bel entraînement du cœur. Pourvu que Nina soit vivante, que m’importe qu’elle vive avec un Maure, avec toute la mauricaille d’Alger, pourvu qu’elle rentre à la maison, même avec ce Maure dans son panier!»
Don Romualdo se mit à rire et il expliqua quand et comment il avait connu Benina; il dit que, par un de ses amis, coadjuteur à San-Andres, prêtre de beaucoup de valeur et humaniste très distingué, qui travaillait les langues orientales, il avait connu Almudena. Avec lui il avait vu une femme qui l’accompagnait, qu’on lui a dit être au service d’une dame veuve, andalouse, habitant la rue Impériale.