«Je ne pus faire moins que d’établir une corrélation entre cette veuve et Mme doña Francisca Juarez, que je n’avais pas eu le plaisir de connaître et, aujourd’hui, vous entendant vous lamenter sur la disparition de votre servante, je pensais et je me disais à part moi: «Si la femme qui est perdue est celle que je crois, cherchons le seau et nous trouverons la corde, cherchons le Maure et nous trouverons l’odalisque»; je dis celle que vous nommez....
—Benina de Casia..., de Casia, oui, monsieur, c’est pourquoi on dit en plaisantant qu’elle est parente de santa Rita.»
M. de Cédron ajouta que, non certainement pour ses mérites, mais pour la confiance qu’il inspirait aux fondateurs de l’asile de vieillards et de vieilles femmes de la Miséricorde, il avait été nommé directeur et majordome de cet asile, et, comme c’est à lui que les demandes d’admission doivent être adressées, il ne faisait pas un pas dans la rue sans être poursuivi par les mendiants importuns; il était littéralement assiégé de recommandations et de cartes dans lesquelles on lui recommande des personnes pour les faire admettre. On pourrait croire que notre pays est une immense fourmilière de pauvres et que nous devons faire de la nation un asile sans limites, où nous les recevrions tous du premier au dernier. Du pas où nous allons, nous serons bientôt le plus grand hospice de l’Europe. J’ai rappelé cela, parce que mon ami Mayoral, le jeune prêtre amateur des lettres orientales, me demanda d’accueillir dans notre asile la compagne d’Almudena.
«Je vous supplie, mon cher monsieur don Romualdo, de ne pas croire un mot de tout cela, dit doña Francisca tout à fait bouleversée. Ne faites aucun cas de la Benina que vous venez de décrire et ne considérez que la vraie et légitime Nina: celle qui va tous les matins travailler en extra chez vous, recevant de vous tant de bienfaits, dont, grâce à elle, j’ai eu ma part. Celle-là est la vraie; c’est celle que nous cherchons et que nous retrouverons par l’aide de M. de Cédron, de sa digne sœur doña Josefa et de sa nièce doña Patros.... Vous niez que vous la connaissiez pour faire un secret de votre vertu et de votre charité; mais cela n’est pas bien, monsieur, ce n’est pas bien. Il est certain pour moi que vous êtes un saint et que vous ne voulez pas laisser échapper les secrets de votre charité sublime, et comme je le crois, je le dis. Cherchons ma Nina et, quand nous l’aurons retrouvée, nous crierons ensemble: «Saint, trois fois saint est le Seigneur!»
M. de Cédron conclut de ce discours que doña Francisca Juarez avait tant soit peu l’esprit dérangé et, pensant justement que s’il voulait lui répondre et la contredire cela ne modifierait en rien les choses, il mit fin à ce sujet et prit congé disant qu’il reviendrait le lendemain pour l’examen des papiers et le payement, moyennant un reçu en règle, des termes échus de l’héritage.
Son départ s’effectua longuement, car doña Paca et Frasquito l’accompagnèrent jusqu’à la porte en l’accablant de remerciements quarante fois répétés de la porte à l’escalier et en lui baisant autant de fois les mains. Et quand le grand Cédron disparut au bas de l’escalier et qu’ils se virent seuls, la porte fermée, la veuve de Ronda et le galant d’Algeciras, elle dit:
«Frasquito de mon âme, est-ce que tout cela est bien vrai?
—J’allais vous adresser la même question.... Est-ce que nous rêvons? Que croyez-vous?
—Je ne sais..., je ne puis arrêter ma pensée...; l’intelligence me manque, la mémoire me manque, le jugement me manque, Nina me manque.
—A moi aussi il manque quelque chose.... Je ne puis plus parler.