Les aimables visiteurs prirent enfin congé, non sans renouveler leurs compliments et leurs offres gracieuses et, restés seuls, la dame de Ronda et l’homme d’Algeciras se mirent d’abord à parcourir la maison d’un bout à l’autre, allant sans but et sans motif aucun de la cuisine à la salle à manger, pour en ressortir aussitôt, échangeant nerveusement quelques brèves paroles lorsqu’ils se rencontraient dans ces marches agitées. Doña Paca, pour dire la vérité, sentait sa joie profondément diminuée par l’impossibilité d’en faire part à sa compagne, qui avait été son soutien pendant tant d’années malheureuses. Ah! si Nina était entrée dans ce moment, quel plaisir sa maîtresse aurait éprouvé à lui donner la grande nouvelle, à jouir de sa surprise, en feignant d’abord d’être affligée du manque d’argent, et lui montrant ensuite brusquement la poignée de billets de banque! Quelle tête elle ferait! Comme ses yeux s’élargiraient! Et que de choses on allait pouvoir se procurer avec cette montagne de papiers! Allons, il est dit que Dieu ne fait jamais les choses complètes. Ainsi, dans le mal comme dans le bien, il y a toujours une petite tache qui est comme la marque du destin. Dans les plus grandes calamités, il laisse tout d’un coup respirer le patient un instant: dans les choses heureuses que sa miséricorde accorde, il oublie toujours quelque détail dont le manque risque de tout gâter.
Dans une de ces rencontres, dans le va-et-vient de la cuisine au salon et du salon à la cuisine, Ponte proposa à sa compatriote de célébrer ce beau jour en allant tous deux dîner au restaurant. Elle trouva fort de son goût le proposition. C’est lui qui l’invitait, heureux de répondre ainsi à la généreuse hospitalité qu’elle lui avait accordée.
Doña Francisca répondit qu’elle ne se montrerait certainement pas dans un endroit public tant qu’elle ne serait point en état de paraître habillée comme il convient à son rang, et, comme il insistait ajoutant qu’en dînant dehors on éviterait l’ennui de faire la cuisine à la maison sans autre aide que celle des petites filles de la cordonnière, la dame répondit que, tant que Nina ne reviendrait pas, elle ne voulait point allumer de fourneau et qu’elle ferait tout venir de la maison Botin. Certainement qu’elle aussi sentait le besoin de manger de bonnes choses et bien accommodées, que son appétit s’ouvrait fort à cette idée.... Il n’était que temps, Seigneur Dieu! Tant d’années de jeûnes forcés méritaient bien que l’on chantât l’alleluia de la résurrection.
«Allons, Célédonia, mets ta jupe neuve, car tu vas chez Botin. Je vais t’écrire sur un morceau de papier ce que je veux, pour que tu ne te trompes pas.»
Aussitôt dit, aussitôt fait. Et que pouvait-elle demander moins, la chère dame, pour se refaire le palais en ce jour de fête que deux poulets rôtis, quatre merluches frites et un bon morceau d’aloyau, avec accompagnement de jambon au sucre, d’œufs dans la glace et d’une douzaine de petits gâteaux à la frangipane?... Et voilà!
La dame n’arriva pas, avec cette commande suggestive, à arrêter l’imagination de Frasquito, qui, depuis qu’il se sentait de l’argent en poche, était dévoré d’une envie folle de descendre dans la rue, de courir, de s’envoler, car il croyait positivement qu’il lui était poussé des ailes.
«Quant à moi, madame, veuillez m’excuser, mais j’ai affaire ce soir.... Il est indispensable que je sorte.... J’ai d’abord besoin de prendre l’air.... Je sens que j’ai un peu de vertige. L’exercice m’est nécessaire, soyez sûre qu’il m’est nécessaire.... Et aussi bien il est nécessaire que je me concerte avec mon tailleur, ne fût-ce que pour me mettre au courant des modes nouvelles et voir à préparer quelques commandes.... Je suis extrêmement difficile et j’ai beaucoup de peine à me décider pour telle ou telle étoffe.
—Si, si, allez à vos affaires. Mais ne vous y trompez pas, il faut que vous voyiez, comme je le vois moi-même, dans cet événement heureux, une leçon de la Providence. Pour ma part, je me déclare convaincue de l’efficacité de l’ordre et de la règle, et j’ai la ferme intention de tenir mes comptes et d’écrire tout ce que je dépenserai.
—Et les recettes aussi.... Je ferai de même, et pourtant cela ne m’a servi à rien, croyez-le bien, amie de mon cœur, que cela ne m’a servi à rien.
—Ayant une rente assurée, la seule chose à faire, c’est de proportionner la dépense aux entrées et de ne pas dépasser.... Pour Dieu, cher Ponte, ne soyons pas assez barbares, une autre fois, pour nous moquer de la balance et de la.... Maintenant, je reconnais que Trujillo a raison.