—J’ai fait, madame, plus de balances que je n’ai de cheveux sur la tête, mais, croyez-le bien, cela ne m’a jamais servi qu’à me le faire perdre, l’équilibre!

—Maintenant que Dieu nous a accordé sa faveur, soyons ordonnés et j’oserai vous demander, si cela ne vous dérange pas trop, de vouloir bien, en faisant vos achats, me procurer un livre de comptes, agenda ou tout autre livre analogue.»

Certainement, ce n’est point un livre, mais une demi-douzaine qu’il lui apporterait avec amour, et, promettant cela, Frasquito s’élança dans la rue, avide d’air, de lumière, de voir du monde, de se récréer des choses et des gens qu’il contemplerait. Du premier pas, marchant machinalement, il alla jusqu’au paseo de Atocha sans se rendre compte de rien. Et puis il retourna en arrière, parce qu’il préférait se voir entre les rangées de maisons qu’au milieu des arbres. Franchement, les arbres lui étaient souverainement antipathiques, probablement parce que, passant près d’eux dans ses heures de désolation, ils semblaient lui tendre leurs bras pour qu’il s’y accrochât avec une corde. S’enfonçant dans les rues sans but déterminé, il contemplait les étalages des tailleurs où étaient exposées de belles étoffes, les boutiques de cravates et de lingerie élégante. Il ne manquait point pourtant de jeter un coup d’œil aux restaurants et, en général, à toutes les boutiques que, dans sa vie de mortifiante pénurie, il avait toujours regardées avec désolation.

Il passa quelques heures délicieuses dans ces courses vagabondes et sans ressentir aucune fatigue. Il se sentait fort, robuste et plein de santé. Il regardait langoureusement et avec un certain air de protection toutes les femmes jolies ou dignes d’attirer son attention qui passaient près de lui. Un étalage de parfumerie lui suggéra une heureuse idée: il avait ses vieux cheveux blancs tout en l’air, dans un désordre impossible, sans être lissés et corrigés par une belle teinture noire, et cette délicieuse boutique lui offrait l’occasion de réparer une si grande inconvenance, lui permettant d’inaugurer la campagne de restauration de son existence qui devait commencer justement par celle de son visage. Ce fut là qu’il changea le premier billet du gros paquet que lui avait remis don Romualdo Cédron; après s’être fait présenter différents articles, il fit une ample provision de ceux qu’il croyait le plus nécessaires et, payant sans marchander, il donna l’ordre de lui porter à la maison de doña Francisca le volumineux paquet de ses achats de drogues odorantes et colorantes. Sortant de là, il songea à la nécessité de se procurer un logis convenable sans toutefois être trop cher, mais correspondant à la pension dont il jouissait, car, en aucun cas, il ne voulait sortir des limites de ses moyens nouveaux. Il ne retournerait jamais aux dortoirs de Bernarda, si ce n’est pour lui payer les sept nuits qu’il lui devait et lui dire ses quatre vérités. Divaguant et comptant ainsi avec lui-même, l’heure arriva où son estomac lui fit comprendre que l’on ne vit pas exclusivement de rêves. Problème: où aller manger? L’idée d’aller dans un des grands restaurants fut promptement écartée. Sa tenue n’était pas assez convenable. Irait-il, suivant son habitude routinière de ses jours malheureux, à la boutique de Boto? Oh! non.... On l’avait toujours vu là avec sa teinture soignée. On s’étonnerait de le voir mal coiffé, avec ses cheveux gris tout en l’air. Enfin, se souvenant qu’il devait à l’honorable Boto une petite note de nourriture, il pensa qu’il devait répondre par un payement ponctuel à la confiance qui lui avait été faite par le patron et qu’il expliquerait par la maladie et son retard et le désordre de sa figure, et qu’on reconnaîtrait clairement la vérité. Il dirigea ses pas vers la rue de l’Ave-Maria et il entra un peu intimidé dans la taverne, passant comme d’un air distrait dans la pièce extérieure, en se cachant la figure avec son manteau. Cet endroit très resserré est encombré par l’énorme clientèle attirée par la variété des mets et leur excellente préparation. La taverne proprement dite est suivie d’un petit passage étroit où il y a pourtant quelques tables, avec le banc appuyé au mur, et ensuite se présente un réduit où l’on parvient par deux marches et qui contient deux tables longues de chaque côté, ne laissant juste entre elles que la place nécessaire pour les allées et venues du garçon qui fait le service. Ponte s’installait toujours en cet endroit s’y trouvant plus à l’abri de la curiosité et des regards scrutateurs des clients; il occupait le bout de la table qu’il trouvait libre, s’il y en avait un, car elles étaient le plus souvent complètes et les hôtes y étaient serrés comme harengs en caque.

Ce soir-là, car il faisait déjà nuit, il put se caser dans la petite chambre intérieure tout à son aise, car il n’y avait encore que trois personnes et l’une des tables était vide. Il s’assit dans le coin auprès de la porte, endroit très recueilli dans lequel le public, c’est-à-dire les gens de la taverne, le découvriraient difficilement, et alors se posa cet autre problème délicieux: Qu’allait-il demander? Ordinairement, l’état lamentable de sa bourse l’obligeait à se limiter à la consommation d’un réal pour un plat qui, avec le pain et le vin, représentait une dépense totale de quarante centimes, ou bien une portion de morue en sauce. L’une ou l’autre de ces consommations, avec le long morceau de pain qu’il mangeait jusqu’à la dernière miette, soit avec la sauce, soit avec son petit quart de vin, lui offraient une alimentation suffisante et savoureuse. Quelquefois il prenait au lieu de ragoût de la viande cuite à l’étuvée et, dans quelques très rares occasions, de la fricassée de poulet. Du gras-double, des escargots, des viandes hachées ou autres cochonailles, jamais il ne s’en était fait servir.

Ce soir-là, il demanda au garçon la liste complète de ce qu’il y avait et, se montrant indécis, comme une personne blasée qui cherche en vain un mets de nature à exciter son appétit, il arrêta son choix à la fricassée de poulet.

«Vous avez mal aux dents, monsieur de Ponte? lui dit le garçon, voyant qu’il n’ôtait point le foulard qui lui cachait le bas de la figure.

—Oui, mon fils..., une douleur terrible; aussi ne me donne pas du gros pain, mais bien du pain à la française.»

En face de Frasquito étaient assises deux personnes qui mangeaient dans le même plat deux parts de ragoût pour deux réaux, et plus loin, dans l’angle opposé, un individu dépêchait posément et méthodiquement une portion d’escargots. C’était vraiment une machine à avaler les escargots, car, pour manger chacun d’eux, il employait les mêmes mouvements de la bouche, des mains et même des yeux. Il prenait la coquille, sortait l’animal avec un cure-dent, le portait à sa bouche, raclait l’intérieur avec son petit bâton; puis, jetant un regard furibond à Frasquito de Ponte, il suçait le jus contenu dans la coquille; ensuite il déposait la coque vide pour en reprendre une pleine, et il répétait la même opération avec les mêmes gestes mesurés au compas, les mêmes mouvements pour sortir l’escargot et les mêmes regards ensuite: un, sympathique, à la bête, au moment de la prendre; un, de haine, à Frasquito, au moment de l’avaler.

Pendant très longtemps, cet homme, à la figure petite et simiesque, continua à accumuler les coquilles vides en un monceau qui croissait parallèlement à la diminution du tas des pleines, et Ponte, qui était en face de lui, commençait à s’inquiéter des regards terribles que, comme une figurine mécanique de boîte à musique, à chaque opération, le consommateur lui lançait.