Obdulia passait sa journée entière à régler ces massifs, et elle les arrosait tellement que véritablement il s’en fallut bien peu qu’on ne fût obligé de se mettre à la nage pour aller de l’escalier à la salle à manger. Ponte, avec ses louanges exagérées et ses exclamations admiratives, les encourageait à acheter encore des fleurs et à convertir la maison en jardin botanique. Il est certain que le premier et le second jour de cette vie nouvelle doña Paca dut adresser de vifs reproches à ce bon Frasquito parce qu’il revenait toujours à la maison, ayant oublié le fameux livre de comptes qu’elle l’avait chargé de lui acheter. Le galant mortifié s’excusait sur la multitude de ses occupations, jusqu’à ce qu’un soir, revenant avec une quantité d’objets qu’il avait acheté, il sortit le fameux livre de comptes, dont la brave dame s’empara à la minute avec joie pour y inscrire l’histoire et les raisons de cet avenir heureux et fortuné.
«Je passerai ensuite tout ce que j’ai noté sur ce petit papier, dit-elle, ce que l’on apporte de chez Botin, le lustre, les tapis, diverses petites choses..., les médicaments..., enfin, tout. Et maintenant, ma fille, il faut que tu me donnes la note bien claire de toutes, toutes ces belles fleurs, pour que nous notions cette dépense sans oublier une feuille verte. Fais bien attention, parce que la balance doit ressortir. N’est-ce pas, Ponte, que la balance doit ressortir?»
Curieuse comme une femme, elle ne put faire moins que de fureter dans les paquets qu’apportait de Ponte:
«Voyons ce que vous apportez ici? Faites attention que je n’entends point que vous jetiez l’argent par les fenêtres. Voyons: une éponge fine...; bien, cela me paraît bien. Comme goût, personne ne peut rivaliser avec vous. De grandes bottes.... Homme, quelle élégance! Quel pied! Que de femmes voudraient avoir le pareil!... Des cravates, une, deux, trois.... Regarde, Obdulia comme celle-ci est jolie, verte avec des raies jaune d’or. Une ceinture qui a l’air d’un corset. Très bien, cela doit servir à empêcher le développement du ventre.... Et cela? Qu’est-ce encore? Des éperons? Pour l’amour de Dieu, Frasquito, que comptez-vous faire avec ces éperons?
—Ah! est-ce que vous allez monter à cheval? dit Obdulia joyeuse. Est-ce que vous passerez par ici? Ah! quel chagrin de ne pas vous voir! Mais comment peut-on rester plus longtemps dans une maison qui n’a pas une seule fenêtre sur la rue?
—Tais-toi, femme, nous demanderons à la voisine, la sage-femme, qu’elle nous permette d’aller regarder lorsque le chevalier traversera la rue.... Ah! comme cela aurait fait plaisir aussi à notre pauvre Nina de le voir!»
De Ponte expliqua sa renaissance inopinée à la vie hippique par la nécessité où il était d’aller au Pardo en excursion de plaisir avec quelques amis de la meilleure société. Lui seul serait à cheval et tous les autres à pied ou à bicyclette. Ils parlèrent un instant des différentes espèces de sports et de passe-temps élégants avec une grande animation, jusqu’à ce qu’ils fussent interrompus par l’arrivée de Juliana, qui s’était mise, depuis l’héritage, à fréquenter sa belle-mère et sa belle-sœur. C’était une femme agréable, sympathique, d’esprit vif, au teint blanc, aux magnifiques cheveux noirs peignés avec art. Elle avait un châle épais sur les épaules et sa tête était recouverte d’une mantille en soie de couleurs vives; elle était chaussée de bottines fines et ses dessous propres indiquaient un bon approvisionnement de lingerie.
«Mais on se croirait au Retiro ou à la promenade d’Osuna? dit-elle en voyant cet énorme amas de feuillages, d’arbustes, et de fleurs. Pourquoi tant de végétation?
—Caprice d’Obdulia, répliqua doña Paca, qui se sentait dominée par le caractère énergique et railleur de sa gracieuse bru. Cette monomanie de changer ma maison en un bosquet me coûte un argent fou.
—Doña Paca, lui dit sa bru l’emmenant seule dans la salle à manger, ne soyez pas si faible et laissez-vous guider par moi; vous savez que je ne vous tromperai pas. Si vous suivez les étourderies d’Obdulia, vous arriverez promptement aux mêmes embarras dont vous sortez à peine, parce qu’il n’y a point de pension qui puisse suffire quand on ne sait point se régler. Je supprimerais bois et bêtes féroces; je dis cela pour cet espèce d’orang-outang mal teint que vous avez introduit chez vous et que vous devez lâcher dans la rue le plus promptement possible.