—Le pauvre Ponte retourne demain dans sa pension de famille.

—Laissez-vous conduire par moi, qui m’entends au gouvernement d’une maison... et ne me parlez pas de cette plaisanterie du petit livre de comptes. La personne qui tient toutes choses en ordre dans sa tête n’a besoin de rien écrire. Je ne sais pas tracer un chiffre et vous voyez comme je me comporte. Suivez mon conseil; louez-vous un appartement pas trop cher et vivez comme une personne qui a occasionnellement une pension et sans faire d’embarras ni chercher à jeter de la poudre aux yeux. Faites comme moi, qui veux continuer à vivre comme je vivais auparavant, sans me départir de mon travail ordinaire, surtout avant de savoir ce que me vaudra exactement cet héritage, avant de changer quoi que ce soit à mon existence. Enlevez de la tête de votre fille cette idée d’hôtel, si vous ne voulez pas vous en voir sortir aussitôt, et prenez de suite une servante pour vous faire la cuisine et dispenser de dépenses coûteuses chez Botin.»

Doña Francisca se montrait pleinement d’accord avec les idées émises par sa bru, consentant à tout, sans élever aucune objection à ses conseils judicieux. Elle se sentait dominée par l’autorité qui découlait de la seule expression des idées et ni la dominatrice ni sa belle-mère ne se rendaient compte, l’une de sa puissance et l’autre de sa soumission. C’était l’éternelle prédominance de la volonté sur le caprice et de la raison sur la folie.

«Espérant toujours le retour de Nina, c’est seulement en l’attendant que je me suis adressée à Botin....

—Ne comptez plus sur Nina, doña Paca, si jamais vous la retrouvez, ce que je ne crois pas. Elle est très bonne, mais beaucoup trop vieille, et elle ne vous servirait à rien. Et, d’autre part, qui nous dit qu’elle voudra revenir, puisque nous savons qu’elle est partie de sa propre volonté? Elle aime particulièrement à être dehors et vous ne sauriez en jouir, si vous la priviez d’aller courir les rues.»

Pour ne point perdre l’occasion, Juliana insista sur la recommandation qu’elle avait déjà faite à sa belle-mère de prendre une bonne à tout faire. Elle lui recommanda tout d’abord sa cousine Hilaria, qui était jeune, robuste, propre et travailleuse... et fidèle, cela va sans dire. Elle verrait promptement la différence qui existerait entre l’honorabilité de Hilaria et les rapines de certaines autres.

«Eh! eh! pourtant ma Nina est bonne, s’exclama doña Paca se révoltant contre les insinuations répétées de sa belle-fille, pour défendre son amie.

—Elle est très bonne, oui, et nous devrons la secourir, mais pas davantage..., lui donner à manger.... Mais, croyez-moi, doña Paca, rien ne marchera bien si vous ne prenez pas ma cousine. Et pour que vous puissiez vous en convaincre et que vous vous déchargiez l’esprit de tous ces cassements de tête, je vous l’enverrai ce soir même.

—Bien, ma fille, qu’elle vienne, elle se chargera de tout, et à propos, il y a là un poulet rôti qui va se perdre. Cela finit par m’être indigeste de manger tant de poulets. Veux-tu le prendre?

—Certainement, j’accepte.