Toute tremblante, elle arriva à la rue Impériale et, ayant recommandé au Maure de rester sans bouger, appuyé contre la muraille en l’attendant, tandis qu’elle irait voir s’il y avait moyen ou non de le loger dans son ancienne maison, Almudena lui dit:
«Amri ne pas m’abandonner.
—Es-tu fou? Moi t’abandonner en ce moment où tu es malade et que tous deux nous sommes sans sou ni maille? Tu ne peux croire sérieusement à une telle folie. Attends-moi. Je te mets là, en face de l’entrée de la rue de la Lechuga.
—Ne me trompe point, toi. Reviens promptement.
—Tout de suite, que je voie seulement ce qui se passe en haut et si ma maîtresse doña Paca est en bonne santé.»
Nina monta sans prendre le temps de respirer et sonna, une fois arrivée, avec une grande anxiété. Première surprise: une femme inconnue, jeune, de type élégant, avec un beau tablier, vint lui ouvrir. Benina croyait rêver. Certainement, des démons avaient taillé la maison en morceaux pour l’emporter et la remplacer par une autre qui semblait la même, mais qui était toute différente. La fugitive entra sans rien demander, non sans froncement de sourcils de Daniela, qui ne l’avait pas reconnue sur-le-champ. Mais que voulait dire, qu’est-ce que c’était et d’où sortaient ces jardins qui formaient comme une promenade d’arbres précieux dans l’antichambre, depuis la porte jusqu’aux couloirs? Benina se frottait les yeux, croyant être en proie à une hallucination, résultat de ses stupides somnolences dans le milieu fétide et asphyxiant d’où elle sortait. Non, non, ce n’était pas sa maison, cela ne pouvait pas l’être et cela lui fut encore confirmé par l’apparition d’une autre figure inconnue, qui avait l’air d’une fine cuisinière, bien nippée, et d’aspect plutôt insolent.... Et, regardant du côté de la salle à manger qui s’ouvrait à l’extrémité du couloir, elle vit... Dieu saint, quelle merveille, qu’était-ce encore? Était-ce un rêve? Non, non, elle voyait bien avec les yeux de son corps. Au-dessus de la table, suspendue sans y toucher, se tenait en l’air une montagne de pierres précieuses, d’éclat, de lumière, d’espèces différentes, les unes incarnat, les autres vertes ou bleues. Jésus, quels trésors! Est-ce que, par hasard, doña Paca, plus habile qu’elle, serait arrivée à réussir la conjuration du roi Samdaï, lui demandant et recevant de lui les charretées de diamants et de saphirs? Avant que Benina eût pu comprendre que tout ce scintillement provenait des pendeloques de la salle à manger, subitement éclairées par les rayons d’une lampe que doña Paca venait d’allumer pour examiner les couteaux que Juliana lui rapportait du Mont-de-Piété, cette dernière apparut à la porte de la salle à manger, et, repoussant un peu de la main la pauvre vieille, elle lui dit, moitié figue, moitié raisin:
«Eh là! Nina, te voilà par ici? Tu as donc reparu? Nous te croyions partie pour le Congo.... N’avance point, n’entre pas, tu tacherais nos planchers qui viennent d’être lavés cet après-midi.... Tu es dans un joli état!... Pose là tes savates, tu vas salir les carreaux...
—Où est madame, dit Nina se retournant, pour mieux voir les diamants et les émeraudes, et doutant encore qu’ils fussent vrais.
—Madame est ici, mais elle te prie de ne pas entrer parce que tu viens pleine de vermine....»
Au même moment arriva par un autre côté la jeune Obdulia qui s’écria: