«Nina, sois la bienvenue, mais, avant d’entrer dans la maison, tu feras bien de te faire donner une fumigation et de passer à la lessive.... Ne m’approche pas. Après tant de journées passées au milieu de pauvres immondes! Regarde comme tout cela est joli.»

Juliana s’avança vers elle d’un air souriant; mais, à travers ce sourire, Nina se rendit compte de l’autorité qu’elle avait su conquérir et son regard semblait dire: «La voilà celle qui commande maintenant ici. Il faut reconnaître son autorité.» Aux arrogances recouvertes d’un vernis de bonhomie avec lesquelles la nouvelle maîtresse l’accueillit, Nina se contenta de répondre qu’elle ne partirait point sans avoir vu sa maîtresse.

«Femme, entre, entre,» murmura du fond de la salle à manger doña Francisca Juarez, d’une voix étranglée par des sanglots.»

Sans dépasser le pas de la porte, Benina répondit d’une voix ferme:

«Me voici, madame, et, comme on dit que je salirais les parquets, je n’entre pas, je ne veux pas entrer; je répète: je n’entre pas.... Il m’est arrivé des choses que je ne veux pas vous raconter pour ne pas vous affliger.... On m’a arrêtée, j’ai subi la faim, la honte, les mauvais traitements.... Et je n’ai vraiment souffert que d’une chose, c’est de ne pas savoir si vous-même vous ne souffriez pas de la faim et si vous n’étiez pas toute désemparée.

—Non, non, Nina! Depuis que tu nous a quittées, regarde quelle coïncidence! La fortune est entrée dans ma maison.... Cela paraît un vrai miracle, n’est-ce pas? Te souviens-tu de ce que nous disions dans nos conversations solitaires, en ces nuits de misères et de souffrances? Eh bien, le miracle est une vérité, ma fille, et tu sauras que l’auteur de ce miracle, c’est don Romualdo, ce mille fois béni, cet archange qui dans sa modestie se refuse à avouer les bienfaits antérieurs dont il nous a comblées, toi et moi.... Il nie ses mérites et ses vertus.... Il prétend qu’il n’a pas de nièce qui s’appelle doña Patros..., qu’il n’est point proposé pour un évêché. Et pourtant, c’est lui, parce qu’il ne peut pas y en avoir un autre; non, certainement, pas un autre capable de réaliser ces merveilles.»

Nina ne répondait pas un mot, se contentant de sangloter adossée à la porte.

«Je te reprendrais bien volontiers de nouveau avec moi ici, affirma doña Francisca, au côté de laquelle se tenait Juliana lui soufflant tout bas ce qu’elle devait dire, seulement nous ne tenons pas dans la maison, nous sommes extrêmement gênées.... Tu sais combien je t’aime, que je préfère ta compagnie à toute autre... mais..., tu vois.... Demain nous déménageons et, s’il y a un coin dans la nouvelle maison.... Que dis-tu? As-tu quelque chose à me dire? Ma fille, ne crie point à l’injustice; souviens-toi que tu t’es fort mal conduite avec moi, m’abandonnant brusquement, sans un morceau de pain à la maison, toute seule, toute délaissée, sans secours aucun. Va là! Nina! Franchement ta conduite mériterait que je sois un peu sévère avec toi.... Et pour que tout soit contre toi, il faut encore que tu aies oublié tous les sages principes que je t’ai enseignés, en te lançant dans le monde en compagnie d’un affreux Mauresque.... Dieu seul sait quelle espèce de moineau c’est encore, et quels sortilèges il a dû employer pour te faire sortir de la bonne voie. Dis-moi? Confesse-moi tout: l’as-tu déjà abandonné?

—Non, madame.

—Tu l’as amené avec toi?