—Pour toi, toujours... dis-je, mais pourtant, toujours, non...; je voudrais pouvoir dire.... Mais nous n’avons point un coin de vide.... Nous sommes quatre femmes ici, tu le vois.... Tu reviendras demain: place ce malheureux dans une bonne hôtellerie.... Non, quelle sottise je dis? Mets-le à l’hôpital. Tu n’as qu’à t’adresser à don Romualdo.... Dis-lui de ma part que je le recommande.... Qu’il le considère comme une chose à moi.... Ah! je ne sais plus ce que je dis..., comme une chose à toi..., tout à fait à toi.... Enfin, ma fille, tu viendras, tu verras, peut-être qu’on le prendra dans la maison de M. de Cédron, qui est très grande.... Tu m’as dit que c’était une maison énorme, une espèce de couvent.... Tu le sais bien, ma pauvre Nina, comme créature imparfaite, je suis incapable d’héroïsme et de vertu suffisante pour me permettre de venir directement en aide à la pauvreté sordide et dégoûtante.... Non, ma fille, non: c’est une question d’estomac et de nerfs.... Je mourrais de dégoût, tu le sais bien. Même, je te l’avoue, avec la misère que tu apporterais avec toi, je ne puis pas te recevoir.... Je t’aime, Nina, mais tu connais la sensibilité de mon estomac.... Si je trouve un cheveu dans la nourriture, mon estomac se retourne et je suis malade trois jours.... Ote ces vêtements si tu veux bien.... Juliana va te donner ce qu’il te faut.... Écoute ce que je dis. Pourquoi te tais-tu? Ah! Je comprends. Tu te fais humble pour mieux cacher ton orgueil.... Je te pardonne tout; tu sais que je t’aime, que je suis bonne pour toi.... Enfin, tu me connais.... Que dis-tu?
—Rien, madame, je ne dis rien, et n’ai rien à dire, murmura Benina entre deux soupirs. Que Dieu vous garde!
—Mais, tu ne vas pas t’en aller fâchée contre moi, ajouta d’une voix tremblante doña Paca, en la suivant à distance dans sa marche lente de retraite par le couloir.
—Non, madame, vous savez que je ne me fâche jamais, répliqua la vieille en la regardant avec plus de compassion que de chagrin. Adieu, adieu!»
Obdulia reconduisit sa mère à la salle à manger, disant:
«Pauvre Nina!... Elle s’en va. Eh bien, regarde, cela m’aurait fait plaisir de voir ce Maure et de causer avec lui. Cette Juliana qui vient se mêler de tout!»
Obsédée par des doutes cruels qui déconcertaient son esprit, doña Francisca ne put exprimer aucune idée et elle continua à compter les couverts dégagés du Mont-de-Piété. Pendant ce temps, Juliana, reconduisant Nina en la poussant avec douceur vers la porte, la congédia avec ces paroles affectueuses:
«Ne craignez rien, madame Benina, rien ne vous manquera. Je vous fais cadeau du douro que je vous ai prêté la semaine dernière. Vous vous rappelez, n’est-ce pas?
—Oui, madame Juliana, oui, je m’en souviens. Merci.
—Bien; prenez encore cet autre douro pour vous arranger cette nuit.... Venez demain à la maison prendre vos affaires....