«Espagne, terre d’ingratitude.... Courons au loin où les pays sont bons.»
Quand ils eurent soupé, ils se rendirent à la maison de Bernarda, où ils prirent deux lits, pour deux réaux l’un, dans les dortoirs d’en bas. Almudena fut très agité toute la nuit, ne pouvant arriver à dormir et continuant à divaguer sur le petit voyage à Jérusalem, et Benina, pour le calmer, dut lui dire qu’elle consentait à entreprendre ce grand voyage. Inquiet et tout endolori, comme si sa couche eût été remplie de pointes très aiguës, Mordejaï ne faisait que se retourner de côté et d’autre, se plaignant de piqûres à la peau très douloureuses, qui, il faut l’avouer, provenaient uniquement de cette misère qui se combat avec la poudre insecticide. Peut-être cela provenait-il aussi d’une forme étrange que prenait sa fièvre et qui se manifesta le lendemain par une forte irruption toute rouge sur les bras et sur les jambes. Le malheureux ne cessait de se gratter avec fureur et Benina l’emmena dans la rue, espérant que l’air libre et l’exercice lui procureraient un peu de soulagement. Après avoir vaqué en mendiant, pour ne pas en perdre l’habitude, ils arrivèrent à la rue San-Carlos, et Benina monta voir Juliana, qui devait lui donner ses affaires, et les lui donna effectivement en un paquet, ajoutant que, tandis qu’elles allaient pétitionner pour son entrée à la Miséricorde, elle ferait bien de se loger dans quelque maison bon marché avec ou sans son homme, bien que, certainement, pour son décorum, il conviendrait certes mieux qu’elle abandonnât sa compagnie et une conduite aussi indécente. Elle ajouta que, lorsqu’elle se serait bien débarrassée de toute la saleté et la vermine qu’elle avait rapportées du Pardo, elle pourrait venir rendre visite à doña Paca, qui la recevrait avec joie; mais toutefois il ne fallait pas qu’elle songeât à vivre de nouveau avec elle, parce que les enfants s’opposaient à cela, désirant que leur mère fût bien servie et que ses affaires fussent administrées régulièrement. La brave femme approuva tout, se trouvant en présence d’une volonté supérieure contre laquelle elle sentait qu’il n’y avait point à lutter.
Juliana n’était pas une mauvaise femme; dominatrice, cela, oui; avide de montrer les grandes aptitudes de gouvernement que Dieu lui avait départies, femme à ne point lâcher d’aucune manière la proie qui lui était tombée entre les mains. Pourtant elle ne manquait point d’amour du prochain; elle avait compassion de Benina et, cette dernière ayant dit que le Maure l’attendait en bas, elle désira le voir et le juger par ses propres yeux. Que l’aspect du pauvre Africain lui parût digne de pitié, elle le fît bien voir par son geste et sa figure et par l’accent avec lequel elle dit:
«Certainement, je le connaissais, cet homme, pour l’avoir vu souvent mendiant dans la rue du Duc-d’Albe. Il est bien pris et bien amoureux. N’est-ce pas, monsieur Almudena, que vous aimez les petites femmes?
—Moi aimer Benina chérie.
—Aïe, aïe.... Pauvre Benina, vous êtes tombée sur une mauvaise mouche? Si vous le faites par charité, en vérité je vous le dis, vous êtes une sainte.
—Le pauvret est malade et incapable de se tirer d’affaire tout seul.»
Et comme le Maure, accablé de démangeaisons sur les bras et sur la poitrine, se servait de ses doigts comme d’un peigne pour se gratter, la piqueuse de bottines s’approcha pour regarder ses bras qui étaient nus, ses manches étant relevées.
«Ce que ce malheureux a, s’écria-t-elle avec vivacité, c’est la lèpre, Jésus! et quelle lèpre, madame Benina! J’en ai vu un autre cas; un pauvre qui était aussi un Maure, mendiant lui-même, d’Oran, qui demandait la charité à la Puerta Cerrada, près de la boutique de mon beau-père. Et il était dans un tel état qu’il n’y avait chrétien consentant à l’approcher et qu’aucun hôpital ne voulait le recevoir....
—Cela me pique! cela me pique beaucoup!» C’était tout ce que le malheureux pouvait dire en se passant les ongles des épaules à la main comme un peigne au travers d’une chevelure emmêlée.