—J’irai le voir, moi. Ces hommes ne servent jamais à rien. N’est-ce pas, Nina?

—C’est vrai. Que se passe-t-il? Madame déménage?

—Oui, femme, mais cela ne pourra pas se faire aujourd’hui, parce que ce serin de mari que Dieu m’a donné, sorti avant huit heures pour arrêter la maison et les voitures de déménagement, rentre, comme vous le voyez, seulement maintenant et sans avoir rien fait de ce que je lui avais dit.

—J’ai assez couru cependant, ma petite. A neuf heures j’arrivais à la maison de maman avec le bail pour lui faire signer. Tu vois si cela faisait gagner du temps. Mais tu sais ce qui m’a retardé, l’accident de Frasquito Ponte, qui nous a fait une peur terrible? C’est avec grand’peine que nous avons pu, Polidor et moi, le ramener chez lui. Dieu sait comment va l’homme et quelle confusion dans la tête il doit avoir après cette effroyable culbute d’hier!»

Également intéressées à la bonne et à la mauvaise fortune du fils d’Algeciras, Benina et Juliana écoutèrent avec grande attention ce qu’Antonio leur raconta des funestes conséquences de la chute du cavalier au Pardo. Quand ils le virent par terre, après qu’il eût été désarçonné par cette rosse, ils crurent tout de suite que le pauvre cavalier avait terminé sa carrière mortelle. Mais à peine relevé, Frasquito recouvra, comme quelqu’un qui ressuscite, le mouvement et la parole, et, s’assurant qu’il n’avait aucun coup à la tête, ce qui eût été le plus dangereux, et se palpant tout le corps, il leur dit:

«Ce n’est rien, absolument rien, messieurs, touchez-moi, je n’ai point le plus léger accroc.»

Si au premier abord il semblait ne rien avoir aux bras ni aux jambes, car sûrement il n’avait rien de cassé, néanmoins il souffrait beaucoup de sa jambe gauche qui avait dû heurter violemment le sol. Mais ce qu’il y eut de plus étrange, c’est qu’à peine relevé il se mit à parler d’une façon tout à fait incohérente et impétueuse, rouge comme un coq, tremblant, très excité et la langue embarrassée. Ils le reconduisirent en voiture à son logis, espérant que le repos absolu l’aurait rétabli: ils lui avaient frotté tout le corps avec de l’arnica et, après l’avoir couché, ils étaient partis.... Mais le malheureux, d’après ce qu’ils apprirent de son hôtesse, ne voulut pas rester au lit et, s’habillant précipitamment et sortant aussitôt de la maison, il s’était rendu à la maison de Boto, où il était resté très tard et avait fait grand scandale, causant avec tout le monde, provoquant avec la plus grande insolence tous les pacifiques consommateurs. Cela était si contraire au naturel pacifique de Frasquito, à sa timidité habituelle et à sa bonne éducation que sûrement il devait avoir une grave perturbation cérébrale, suite du choc qu’il avait subi. On ne savait point où il avait pu passer le reste de la nuit: on croit qu’il avait parcouru les rues de Mediodia-Grande et Chica en menant grand tapage. Ce qui est certain, c’est que, peu après l’arrivée d’Antonio et de Polidor chez doña Francisca, Frasquito était entré très agité, la face congestionnée, les yeux brillants et qu’à la plus grande surprise et consternation de ces dames, il avait commencé, la bouche légèrement tordue, à proférer les discours les plus extravagants. Moitié persuasion, moitié force, ils étaient parvenus à l’arracher de là et à le reconduire chez lui où ils le laissèrent, recommandant à la patronne de veiller sur lui comme elle pourrait et de lui donner à manger. Parmi les lubies revenant avec le plus de ténacité dans ses discours, figurait celle de répéter que son honneur exigeait qu’il demandât raison au Maure pour avoir affirmé publiquement que lui, Frasquito, faisait la cour à Benina. Plus de vingt fois il s’était précipité dans la rue Mediodia-Grande, à la recherche de M. don Almudena pour le provoquer et lui remettre sa carte; mais le Marocain s’esquivait et ne se laissait voir nulle part. Certainement il était parti pour son pays par crainte, ayant appris la fureur de Ponte.... Mais il était décidé à ne s’arrêter que lorsqu’il l’aurait découvert et obligé à remplir ses devoirs de gentilhomme, en quelque endroit de l’Atlas qu’il fût allé se cacher.

«Si le joli galant vient, dit le Maure, riant à se décrocher les mâchoires, les coins de sa bouche rejoignant ses oreilles, c’est moi qui lui flanquerai une volée de coups de bâton!

—Pauvre don Frasquito!... infortuné, pauvre âme de Dieu! s’exclama Nina croisant les mains. J’ai toujours eu peur qu’il ne finît ainsi....

—Vieux fou! dit la Juliana. Et à nous autres qu’importe que cette vieille peinture d’homme tombe en enfance ou non? Savez-vous ce que je vous dis? Tout cela provient des drogues qu’il se fourre sur la tête, qui sont des poisons et attaquent sa cervelle. Mais ne perdons pas davantage notre temps. Antonio, retourne à la rue Impériale et dis qu’on prépare tout pour le départ; pendant ce temps j’irai voir si l’on peut ajuster les choses pour la voiture de déménagement, cet après-midi. Nina, va avec Dieu et garde-toi de la contagion. Tu sais? Hélas! ma fille, c’est un grand danger dans l’état de malpropreté où tu es? Vois? Tu commences à supporter les conséquences du mauvais pas où tu t’es mise en n’écoutant pas mes bons conseils. Doña Paca m’avait dit qu’elle te permettrait de venir la voir. Elle désire te voir, la pauvre femme. Je l’ai autorisée à le faire et, aujourd’hui, je songeais à te ramener avec moi.... Mais, véritablement, je ne puis plus m’y résoudre en présence de cette peste, je ne puis continuer à te fréquenter.... J’avais arrêté que tu viendrais tous les jours pour recevoir la desserte de la table dans la maison de celle qui fut ta maîtresse....