—Vous avez changé d’idée?
—Oui, oui, la desserte sera pour toi..., mais... tu verras ce que tu dois faire.... Tu te trouveras en bas à la porte à l’heure que je te fixerai et ma cousine Hilaria te la descendra et te la donnera... en se frottant le moins possible à toi....
«Tu comprends, n’est-ce pas?.... Chacun a ses scrupules.... Tout le monde n’a pas ton estomac, Nina, à l’épreuve de la bombe.... Et maintenant....
—J’ai compris..., madame Juliana. Que Dieu vous-garde!»
XXXIX
Toutes les infortunes venaient battre le cœur de Benina comme les vagues errantes qui viennent se briser sur un dur rocher. Elles se brisent avec fracas, se taisent, se changent en blanche écume, et puis, plus rien. Chassée et repoussée par la famille qu’elle avait soutenue seule dans les jours de triste misère et de douleurs sans nombre, elle ne tarda point à se remettre du coup que lui avait porté une si noire ingratitude. Sa conscience lui donna d’ineffables consolations; elle regarda la vie de la hauteur où l’avait transportée son mépris de l’humaine vanité; elle sourit des petits côtés ridicules des êtres qui la torturaient, et son âme s’éleva grande et forte. Elle remportait un glorieux triomphe; elle se sentait victorieuse après avoir perdu la bataille sur le terrain matériel. Mais les satisfactions intimes de la victoire ne la privèrent pas un seul instant de son don d’organisatrice et, attentive aux choses pratiques, elle songea, aussitôt après avoir quitté Juliana, à tout ce qui pouvait être nécessaire pour la vie matérielle de tous deux. Il était indispensable de trouver un logis, ensuite de s’occuper des soins à donner à Mordejaï et à sa peste ou maladie, quelle qu’elle fût, car l’abandonner dans l’état où il était, cela, elle ne le ferait pour rien au monde, même au risque d’attraper la contagion. Elle se dirigea vers Santa-Casilda et, trouvant vide le logement autrefois occupé par le Maure avec la Pedra, elle le prit. Heureusement, la pocharde était partie pour vivre avec la Diega à la Cava de San-Miguel derrière la Escalerilla.
Installés en cet endroit qui était vraiment assez commode, la première chose que fit Benina, ce fut d’aller chercher de l’eau en quantité et de se laver et savonner à fond tout le corps; c’était une coutume à laquelle elle ne manquait jamais chez doña Paca. Puis elle s’habilla proprement. Le bien-être qu’elle éprouva, le soulagement de son corps se confondaient d’une certaine façon avec la paix de sa conscience, dans laquelle elle sentait mêmement quelque chose comme une fraîcheur et une limpidité absolues et réconfortantes.
Elle s’occupa ensuite de mettre en ordre le pauvre logis et, avec le peu d’argent qui lui restait, elle sortit faire ses achats et rentra préparer un bon petit repas pour Mordejaï. Elle songeait à le mener le jour suivant à la consultation et elle le lui dit, l’aveugle acquiesçant sans discussion à tout ce qu’elle voulait.
Tout en le faisant manger, elle l’entretenait et le calmait par de douces paroles et de bonnes espérances, lui disant que certainement elle irait comme il le désirait à Jérusalem avec lui et même plus loin encore, aussitôt qu’il aurait recouvré la santé. Tant que ses démangeaisons ne l’auraient point quitté, il ne fallait pas songer à voyager. Ils vivraient tranquilles, lui à la maison, elle allant mendier toute seule pour se procurer de quoi vivre. Dieu, certainement, ne voudrait pas les laisser mourir de faim. L’aveugle fut si content du plan combiné et proposé par son intelligente amie et de toutes ses affectueuses paroles qu’il se mit à chanter la mélopée arabe qu’il avait fait entendre à Benina lors de sa retraite; mais, comme, en fuyant avec elle lorsqu’ils avaient été poursuivis à coup de pierres, il avait perdu sa petite guitare, il ne pouvait plus s’accompagner des sons plaintifs de cet instrument. Ensuite, il proposa à sa compagne de brûler des parfums, ce à quoi elle consentit volontiers, parce que cela ferait une fumigation parfumée et aromatisée qui ne pourrait qu’assainir leur pauvre logis.
Ils sortirent le jour suivant pour aller à la consultation. Mais, comme on leur indiqua une heure éloignée pour l’examen, ils employèrent la première partie de la journée à mendier dans les différentes rues, en se gardant bien des agents de police, pour ne point tomber encore une fois dans les mains de ceux qui lancent le lasso aux mendiants comme aux chiens pour les conduire ensuite au dépôt où on les traite de même. Nous devons dire que les procédés si ingrats de doña Paca n’avaient produit chez Benina ni haine ni rancœur, et que cette ingratitude même n’avait pu éteindre chez elle le désir de voir encore la pauvre femme que, malgré tout, elle aimait de tout son cœur, comme la compagne des amertumes de tant d’années. Elle était anxieuse de la voir, quoiqu’elle fût loin de la maison, et, ayant fini de mendier, elle se dirigea vers la rue de la Lechuga pour s’assurer, en se tenant à une distance respectueuse, si oui ou non, la famille était en train de déménager ou si elle était déjà partie. Elle arriva à temps! La voiture était devant la porte et les déménageurs la remplissaient avec cette barbare prestesse avec laquelle ils ont coutume de traiter cette opération.