De l’endroit où elle guettait, Benina reconnut les vieux meubles décrépits, cassés, et elle ne put réprimer son émotion en les contemplant. Ils étaient comme siens, ils avaient fait partie de son existence, et, en eux, elle voyait comme dans un miroir l’image de ses joies et de ses tristesses et elle pensait que, s’ils l’avaient aperçue dans son coin, les pauvres débris lui auraient dit certainement quelque chose ou auraient pleuré avec elle. Mais ce qui l’impressionna bien davantage, ce fut de voir sortir doña Paca et Obdulia avec Polidor et Juliana, se rendant à la maison nouvelle, pendant que les élégantes servantes restaient dans l’ancienne et s’occupaient de l’enlèvement des petits objets de l’appartement.
Profondément troublée et émue, Benina se cacha sous une porte cochère d’où elle pouvait voir sans être vue. Comme doña Paca lui parut diminuée! Elle avait un vêtement neuf; mais si mal fait que la pauvre femme avait l’air habillée par charité. Elle avait la tête couverte d’une mantille et Obdulia portait avec ostentation un affreux petit chapeau couvert de plumes et d’ornements de mauvais goût. Doña Paca marchait lentement, le regard fixé au sol, toute rembrunie, mélancolique, comme si elle eût été arrêtée et conduite par des gardes civils. La petite riait en causant avec Polidor. Derrière s’avançait Juliana, gourmandant chacun et les poussant pour qu’ils marchassent plus vite, la route étant longue. Il ne lui manquait absolument qu’une gaule pour qu’elle eût tout à fait l’air d’une de ces femmes qui mènent par les rues, la veille de Noël, des troupeaux de dindons. Comme le despotisme se faisait sentir jusque dans ses moindres mouvements! Doña Paca était la chose humble qui va sans résistance partout où on la mène, même à la boucherie; Juliana, le pasteur qui guide et conduit. On les vit disparaître par la plaza Mayor, la rue de Botoneras.... Benina fit quelques pas pour voir encore le triste convoi, et, quand elle les eut perdus de vue, elle essuya les larmes qui inondaient son visage.
«Ma pauvre maîtresse, dit-elle à l’aveugle quand elle le rejoignit, je l’aime comme une sœur, parce que nous avons supporté ensemble beaucoup d’heures tristes. J’étais tout pour elle et elle tout pour moi. Elle me pardonnait mes fautes et moi je lui pardonnais les siennes.... Quelle amère tristesse de voir comme elle s’est mal conduite avec la Nina! Elle a l’air de souffrir davantage de son rhumatisme et elle a la figure de quelqu’un qui n’aurait pas mangé depuis quatre jours. Je la soignais de mon mieux, je la trompais dans son intérêt, lui cachant notre misère, ne craignant pas de m’exposer à la honte pour lui donner à manger selon son goût et ses habitudes. Enfin, ce qui est passé est passé, comme dit l’autre. Allons-nous-en, Almudena, allons-nous-en d’ici, et plaise à Dieu que tu te rétablisses promptement pour prendre ce petit chemin de Jérusalem qui m’effraye un peu parce que c’est loin. En marchant, marchant toujours, mon fils, on finit bien par aller d’un bout du monde à l’autre, et si, d’un côté, nous nous procurerons le plaisir de prendre l’air et de voir beaucoup de choses nouvelles, nous aurons, de l’autre, le plaisir de constater que tout est au fond la même chose et que les différentes parties ressemblent au tout, c’est-à-dire, comme façon de parler, partout où vivent les hommes, ou si l’on veut les femmes, il y a partout ingratitude et égoïsme, et qu’il y a aussi des gens qui conduisent les autres et leur imposent leur volonté. C’est pour cela que nous devons toujours chercher à faire ce que commande notre conscience et laisser les gens se battre pour un os, comme les chiens, les autres pour un jouet, comme les enfants, ou ceux-ci encore, pour se promener comme les vieux, ou pour rien, et ensuite prendre comme les passereaux ce que Dieu met à leur portée.... Allons-nous-en, Almudena, jusqu’à l’hôpital et chasse toute tristesse.
—Moi pas triste, dit Almudena. Je suis toujours heureux quand je suis avec toi.... Tu sais tout comme Dieu lui-même. Et moi je t’aime comme un bon ange.... Et si tu ne veux point te marier avec moi, eh bien, tu seras ma mère et moi ton petit enfant.
—Bien, homme, tu m’as l’air très bien.
—Tu es comme le palmier du grand désert, très belle; tu es comme l’arbre qui donne de l’ombre..., un rêve.... Moi je t’ai nommé Amri: Mon âme!»
Tandis que la pauvre femme s’acheminait vers l’hôpital, doña Paca et sa suite, à l’opposé, arrivaient à la demeure nouvelle, rue de l’Orellana: un troisième très propre, avec les tentures et les peintures fraîches, bonne lumière, ventilation, belle cuisine et prix convenable pour la circonstance. Il parut parfait à doña Francisca, lorsqu’elle arriva en haut suffoquée par l’ascension de l’interminable escalier et, s’il lui avait paru mal, elle se serait bien gardée de le manifester, ayant absolument abdiqué toute volonté et toute opinion personnelles. Le caractère flexible, plus que flexible, absolument flasque, de la veuve s’était complètement adapté à la manière de sentir et de penser de Juliana, et cette dernière, voyant que cette mie de pain se plaçait d’elle-même sous ses doigts, en faisait des boulettes. Doña Paca n’osait pas respirer sans la permission de son tyran, qui semblait se complaire à accabler de ses ordres, pour toute chose, l’infortunée veuve. Celle-ci arriva à en avoir une peur d’enfant: elle se sentait elle-même une mie de pain dans la main de la piqueuse de bottines et, en vérité, cette crainte n’allait pas sans être accompagnée d’une forte dose de respect et d’admiration.
La dame se reposait de la grande fatigue de cette journée et tous les meubles, objets, pots de fleurs placés dans le nouvel appartement, sous le coup d’une tristesse intense qui avait envahi son cœur, elle appela son tyran pour lui dire:
«Tu ne m’as pas bien expliqué en marchant ce que tu m’as dit. Que Nina compte-t-elle faire de son Maure? T’a-t-il paru bien?»
Juliana fournit à sa sujette les explications demandées sans dire aucun mal de Benina, ni la présenter sous un mauvais jour, ce en quoi elle fit preuve d’un tact très fin.