«Tu lui as dit en conclusion... qu’elle ne doit pas venir me voir, à cause de la contagion de cette sale peste? Tu as très bien fait. Sans toi, je me serais trouvée exposée, Dieu sait! à prendre cette affreuse maladie.... Tu lui as bien dit aussi qu’elle pourrait prendre les restes de nos repas? Mais cela ne suffit pas et j’aurais grand plaisir à lui assigner un petit fixe par jour, une piécette, par exemple. Qu’en dirais-tu?
—Je dis que, si nous commençons avec de pareilles prodigalités, nous allons promptement reprendre le chemin du Mont-de-Piété. Non, non, une piécette, c’est une piécette.... Nina aura bien assez avec deux réaux. C’est mon opinion et, si vous faites plus, je m’en lave les mains.
—Deux réaux, deux, tu as dit.... Oui, tu as raison, c’est assez. Tu ne sais pas les miracles que fait Nina avec une demi-piécette.»
En ce moment, Daniela accourut, toute tremblante, disant que Frasquito sonnait à la porte, et Obdulia, qui l’avait vu à travers le judas, disait qu’il ne fallait pas ouvrir afin d’éviter un scandale pareil à celui de la rue Impériale. Mais qui diable avait pu lui donner la nouvelle adresse? C’était sûrement cet animal de Polidor, et Juliana fit le serment de lui arracher une oreille. Mais, par un fâcheux contretemps, tandis que Ponte sonnait à la porte, Hilaria montait, revenant de son marché, et elle ouvrit avec sa clef, et il fut impossible d’empêcher Frasquito d’entrer, et il se présenta devant ces femmes épouvantées, le chapeau tiré jusqu’aux oreilles, brandissant sa canne, son vêtement en désarroi, tout maculé de terre et de boue. Il avait la bouche de travers et traînait péniblement sa jambe droite.
«Pour Dieu, Frasquito, lui dit doña Paca suppliante, ne nous faites pas peur. Vous êtes malade, vous devriez aller vous mettre au lit.»
Et Obdulia, arrivant à son tour, lui dit d’une voix déclamatoire:
«Frasquito, une personne comme vous, si distinguée, de si bonne société, nous dire ces choses; remettez-vous, rentrez en vous-même.
—Señora et madame, dit Ponte, enlevant avec la plus grande difficulté son chapeau, je suis un chevalier et je me vante de savoir me conduire avec des femmes élégantes; mais, comme ce bruit absurde est parti d’ici, je viens demander des explications. Mon honneur l’exige....
—Et qu’avons-nous à voir, nous autres, avec l’honneur d’un personnage comme vous? s’écria Juliana. Allez, c’est d’une personne mal élevée que de manquer ainsi aux dames! L’autre jour, elles étaient pour vous impératrices et reines, et aujourd’hui....
—Et maintenant, dit Ponte effrayé et tremblant tant soit peu devant l’accent énergique de Juliana comme roseau battu par le vent, et maintenant je ne manque point au respect dû aux dames. Obdulia est une dame, doña Francisca une autre dame. Mais pourtant, toutes dames qu’elles sont, elles m’ont calomnié; elles m’ont blessé dans les sentiments les plus purs de mon être, en soutenant que j’ai fait la cour à Benina... et que je l’ai poussée vers un amour déshonnête pour la faire manquer avec moi à la fidélité qu’elle doit à ce noble chevalier de l’Arabie.