—Comment voulez-vous que nous ayons dit pareille sottise?

—Tout Madrid le répète.... C’est d’ici, de ce salon, qu’est sortie cette indigne calomnie. On m’accuse d’un crime abominable: d’avoir osé lever un œil déshonnête sur un ange aux ailes immaculées. Or, vous saurez que je respecte les anges: si Nina avait été une créature mortelle, je ne l’aurais pas respectée, parce que je suis un homme.... J’ai aimé des femmes à la chevelure rouge ou noire, mariées, veuves ou demoiselles, et nulle ne m’a résisté..., car j’ai toujours été la beauté même.... Mais je n’ai séduit aucun ange et je n’en veux séduire aucun.... Sachez-le, Francisca, sachez-le, Obdulia..., la Nina n’est pas de ce monde..., la Nina appartient au ciel.... Habillée en pauvresse, elle est allée mendier pour nous faire vivre, vous et moi.... Et la femme qui a fait cela, je ne la séduis pas, je ne peux pas la séduire, je ne puis pas en être amoureux...; ma beauté est humaine, la sienne est divine: mon splendide visage est pétri de chair humaine et le sien d’essence divine, de céleste lumière.... Non, non, non, je ne l’ai pas séduite, elle ne m’a point appartenu, elle appartient à Dieu. Je vous le dis en vérité, Curra Juarez de Ronda, à vous qui maintenant ne pouvez plus remuer, tant votre corps est accablé par le poids de l’ingratitude.... Moi, parce que je suis reconnaissant, je me sens léger comme plume au vent et je vole..., vous le voyez.... Vous êtes, vous, de plomb, parce que vous êtes ingrate et vous ne pouvez quitter le sol..., vous le voyez bien.»

Consternées, mère et fille poussaient des cris, demandant secours aux voisins. Mais Juliana, plus courageuse et plus expéditive, ne pouvant entendre avec calme les divagations du malheureux Ponte, se jeta sur lui furieuse et, le saisissant par le revers de son vêtement, elle le foudroya de ses regards et de sa parole:

«Si vous ne filez pas tout de suite hors de cette maison, espèce de macaque, je vous préviens que je vous flanque par la fenêtre.»

Et sûrement elle l’aurait fait, si Hilaria et Daniela ne s’étaient précipitées sur le pauvre fils d’Algeciras et ne l’avaient point, en deux ou trois mouvements, jeté hors de la porte.

Le portier et quelques voisins, attirés par cette algarade, se présentèrent alors et, voyant ces renforts, les quatre femmes sortirent sur le palier, pour expliquer que cet homme avait perdu le jugement et, de la personne la mieux élevée et la plus distinguée, il s’était brusquement transformé en un être importun et dévergondé. Frasquito descendit clopin-clopant un étage et, se retournant et levant les yeux vers l’étage supérieur, il s’écria:

«Ingrate! ingrrr....»

Il lui fut impossible d’achever la parole commencée et une violente contorsion dénota cette impossibilité. Il ne sortit plus de sa bouche qu’un son âpre et désordonné, comme si une main invisible l’avait étranglé. Tous les assistants virent son visage se décomposer horriblement: les yeux lui sortaient de la tête et sa bouche tordue et de travers rejoignait son oreille. Il battit l’air de ses bras, poussa un dernier cri plein d’angoisse et tomba comme une masse. A la chute de son corps tout l’escalier fut secoué de haut en bas.

On se mit à quatre personnes pour le remonter dans l’appartement et porter secours à ce pauvre malheureux. Mais Juliana l’ayant tâté s’écria sèchement:

«Il est plus mort que mon grand-père.»