—C’est beaucoup, beaucoup, murmurait l’aveugle, le visage baissé vers la terre.
—Ce n’est pas tant, observa l’autre, cherchant à tromper sa peine par des idées optimistes. Qui n’a pas un douro? Un douro, ami Almudena, le premier venu l’a.... Donc, peux-tu me le procurer, oui ou non?»
L’aveugle murmura dans son langage étrange quelque chose que Benina traduisit par le mot «impossible», et lançant un profond soupir, auquel Almudena répondit par un autre non moins profond et non moins pitoyable, elle se plongea un instant dans une douloureuse méditation, regardant alternativement la terre et le ciel, et la statue de Mendizabal, ce seigneur de bronze foncé qu’elle ne connaissait point, ne sachant point d’ailleurs pour quel motif on l’avait mis là. De ce regard vague et distrait, qui est le propre des moments de grande préoccupation, et comme un tour anxieux de l’âme sur elle-même, elle voyait passer d’un côté ou de l’autre du jardin des gens pressés ou nonchalants. Les uns devaient avoir un douro, les autres allaient le chercher. Elle voyait passer des garçons de recette de la Banque avec leur sacoche à l’épaule; des charrettes avec des bouteilles de bière ou de limonade gazeuse. Dans les boutiques entraient des gens pour acheter et ils ressortaient avec des paquets. Des mendiants déguenillés importunaient les passants, des chars funèbres portaient au cimetière des gens à qui rien n’importait plus des douros. Avec une rapide vision, Benina passait en revue les coffres-forts de toutes ces grandes boutiques, des beaux appartements de toutes les maisons, des bourses de tous les passants bien vêtus, et elle avait la certitude qu’à aucun de ces heureux de la vie il ne manquait un douro.
Ensuite elle songea que ce serait une rude folie de se présenter dans la maison voisine des Cespedes en les priant de lui faire la faveur de lui donner un douro, même si elle le demandait à titre de prêt. Sûrement ils se moqueraient d’une si absurde prétention et la mettraient promptement à la porte.
Et nonobstant, il lui paraissait naturel et juste que quelque part où un douro ne représentait qu’une valeur insignifiante on le lui donnât à elle, pour qui cette somme représentait une valeur immense. Et si cette monnaie si anxieusement désirée passait des mains qui en possèdent beaucoup d’autres dans les siennes, on ne noterait pas une altération sensible dans la répartition des richesses et tout suivrait son cours, les riches toujours riches, elle toujours pauvre, et toujours misérables tous les autres de sa condition. Puisqu’il en était ainsi, pourquoi ce douro ne venait-il pas dans ses mains? Quelle raison y avait-il pour que vingt personnes passant ne se privassent d’un réal et que ces vingt réaux réunis ne tombassent pas par un chemin naturel dans sa poche? Voyez comme les choses de ce monde sont mal arrangées! La pauvre Benina se contenterait d’une goutte d’eau, et devant le grand réservoir du Retiro elle ne pouvait l’obtenir. Comptons bien, ciel et terre; l’aqueduc du Lozoya perdrait-il quelque chose si on lui prenait une goutte d’eau?
IV
Tel était le cours de ses pensées, quand Almudena, sortant d’une méditation sur les chiffres qui avait dû être triste, si l’on en jugeait par l’expression de son visage, lui dit:
«N’as-tu rien à engager?
—Non, mon fils, tout est engagé déjà et jusqu’aux cornets qui ont contenu de l’argent.
—Tu n’as personne qui pourrait te prêter?