—Vivement, mon fils, il n’y a pas de temps à perdre. Il est très tard. Et il y a loin d’ici à l’auberge de Santa-Casilda!»
Ils prirent leur marche rapide par la rue de Meson-de-Paredes, parlant peu. Benina, plus suffoquée par l’anxiété que par la rapidité de la marche, jetait des flammes par son visage, et chaque fois qu’elle entendait sonner une horloge elle faisait un geste de désespoir. Le vent froid du nord les poussait vers la rue d’en bas, soulevant leurs habits comme la voile d’une barque. Leurs mains à tous les deux étaient gelées; leur nez coulait, leurs voix s’enrouaient, hoquetant froidement et tristement.
Non loin du carrefour où Meson-de-Paredes débouche dans la Ronda de Tolède, ils découvrirent les bâtiments de Santa-Casilda, vaste ruche de logis à bon marché alignés en corridors superposés.
On y entre par une cour ou grand enclos, large et étroit, rempli d’amas d’ordures, résidus, dépouilles et rebuts de toute agglomération humaine. Le logis qu’habitait Almudena était le dernier de l’étage bas, au ras du sol, et l’on n’avait à franchir qu’une seule marche pour y pénétrer. Il se composait de deux pièces séparées par une natte qui pendait du plafond; d’un côté la cuisine, de l’autre la salle, qui était à la fois alcôve et cabinet, le plancher était en terre bien battue, les murs blancs, moins sales que bien d’autres de ce vaste casernement humain. Une chaise était le seul meuble qu’on rencontrât, car le lit consistait en un amas de couvertures grises entassées dans une encoignure. La petite cuisine n’était pas dépourvue de pots, de casseroles ni même de vivres. Au centre de l’habitation, Benina vit l’image confuse d’une masse noire, comme un paquet de hardes, ou un grand sac abandonné.
A la faible lueur qui restait après que la porte fut fermée, on put reconnaître que ce paquet était animé. Par le toucher, plus que par la vue, Benina comprit que c’était une personne.
«Cette ivrognesse de Pedra est là.
—Ah! qu’est-ce que j’apprends! C’est elle qui t’aide à payer ton logis..., l’ivrognesse, l’éhontée.... Mais ne perdons point de temps, mon fils; donne moi le vêtement que je l’emporte... et, avec l’aide de Dieu, je veux voir si je n’en obtiendrai pas trois pesetas. La sainte Vierge te le rendra, et il faut que je la prie pour qu’elle te donne le double à toi, car, bien sûr, elle ne fera rien pour moi.»
Se rendant compte de l’impatience de son amie, l’aveugle dépendit d’un clou le vêtement qu’il appelait neuf, par un euphémisme qui est très courant dans les combinaisons mercantiles et le donna à son amie qui en quatre enjambées se trouva dans la cour, puis dans la Ronda, courant rapidement vers le lieu appelé la petite place de Manuela. Pendant ce temps-là, le mendiant en colère prononçait des paroles difficiles à reproduire pour nous, car elles étaient en arabe et secouait le paquet de loques de la femme ivre morte, qui gisait à terre, comme un corps mort au milieu de la pièce.
Aux paroles irritées de l’aveugle, elle répondit seulement par un grognement rauque, se retournant à moitié, en levant et étirant les bras, pour retomber immédiatement dans un sommeil de brute encore plus profond.
Almudena plongeait sa main dans les hardes noires, qui formaient avec le manteau une masse inextricable de plis, et il accompagnait cet acte de paroles furibondes, explorant de son mieux le buste flasque, comme s’il pétrissait un paquet de chiffons. L’homme était nerveux. Il fit sortir d’un peu partout des rosaires, des scapulaires, un paquet de reconnaissances de prêts enveloppé dans un morceau de journal, des bouts de fer ramassés dans la rue, des dents d’animaux ou de personnes et autres babioles.