En soulevant le matelas et en le secouant par terre, il fit tomber une vieille petite sacoche sale, et, passant les doigts dedans comme lorsqu’on prend un cigare, il en retira un vieux morceau de papier qui, déroulé, montra une monnaie neuve et toute reluisante de deux réaux. Benina la prit; tandis qu’Almudena sortait de sa pochette, où il avait aussi une foule de petits morceaux de fer, des ciseaux, un étui avec des aiguilles, un couteau, il en tira un autre papier avec deux grosses pièces de cuivre. Il y joignit ce qu’il avait reçu de don Carlos et donna le tout à la pauvre ancienne, en lui disant:
«Amri, arrange-toi avec cela.
—Si, si..., j’ajouterai le mien d’aujourd’hui, et il manque si peu, je ne veux pas te molester davantage. Merci, va avec Dieu! Il me semble que j’ai tort. Ah! mon fils, que tu as été bon! Tu mériterais de gagner à la loterie, et, si tu ne gagnes pas, c’est qu’il n’y a pas de justice au ciel, pas plus que sur la terre. Adieu, mon fils, je ne peux pas rester un moment de plus. Dieu te le rende! Je suis sur des charbons ardents. Je vole à la maison. Calme-toi dans la tienne, et cette pauvre femme, quand elle s’éveillera, ne la bats pas, mon fils, la pauvrette! Chacun, pour moins souffrir, s’enivre avec ce qu’il peut, celle-ci avec de l’eau-de-vie, cette autre avec autre chose. Moi aussi, j’ai mes misères, pas les mêmes, et je ne les combats pas ainsi, elles sont plus profondes; oui, je te conterai cela, je te le conterai.»
Et elle sortit comme une flèche, les monnaies dans son sein avec la crainte que quelqu’un ne les lui prît en route, ou qu’elles s’envolassent entraînées par ses pensées tumultueuses.
Se retrouvant seul, Almudena s’en alla à la cuisine, où, entre autres choses inutiles, il conservait un petit plat d’étain et une cruche pleine d’eau. Il se lava les mains et les yeux; ensuite, après avoir fouillé dans une petite caisse où il conservait de petits morceaux de charbon dans des cendres éteintes, il entra chez un voisin, retourna chez lui après les avoir allumés et il répandit dessus une pincée d’une certaine substance qu’il conservait cachée dans sa couchette et enveloppée dans un morceau de papier. Une odeur et une fumée abondante, forte et pénétrante s’envolèrent alors de ce foyer.
C’était un parfum de benjoin, seul souvenir matériel de la terre natale qu’Almudena se permît dans son exil vagabond.
Cet arome spécial des maisons maures était sa consolation, son plaisir le plus vif, usage à la fois domestique et religieux, et alors, enveloppé par ce parfum, il se mit à rêver des choses qu’aucun chrétien n’eût comprises.
Le parfum répandu dans la pièce, la pauvre pocharde se reprit à s’agiter, à grogner, à se crisper et à tousser, comme cherchant à reprendre ses sens. L’aveugle ne faisait pas plus attention à elle qu’à un chien, attentif seulement à son rêve et à ses prières en langue que nous savons être arabique ou hébraïque, se frappant les yeux avec les mains et les abaissant ensuite sur sa bouche pour les baiser.
Il employa un certain temps à ses méditations, et, lorsqu’il les termina, il sentit que sa compagne était assise devant lui; elle avait les yeux hagards et pleurards, à cause du picotement produit par la fumée du parfum répandu dans l’air, et elle le regardait.
Almudena, les mains étendues en avant, lui lança ces paroles: