En fait, l’année ne s’était pas écoulée que Benina reparut dans la maison. Elle entra le visage inondé de larmes disant:
«Je ne sais pas ce qu’a madame, je ne sais pas ce qu’ont cette maison, ces enfants, ces murs et toutes les choses qui sont ici; je ne sais qu’une chose, c’est que je ne peux pas vivre ailleurs. Je suis dans une maison riche, avec de bons maîtres qui ne regardent certes point à deux réaux de plus ou de moins; ils me donnent six douros de salaire, et pourtant je ne m’y trouve pas bien, je passe mes jours et mes nuits à penser aux gens d’ici, à me demander s’ils sont bien ou mal portants. Mes maîtres me voient soupirer et croient que j’ai des enfants. Je ne tiens à personne au monde comme à madame et à ses enfants qui sont mes enfants, car je les aime comme tels....» Et voilà une autre fois Benina au service de doña Francisca Juarez, comme bonne à tout faire, car, durant cette année, la famille avait fait un tel plongeon et les signes de ruine étaient si apparents que la servante ne pouvait les voir sans en ressentir une profonde affliction. On fut obligé inéluctablement de changer l’appartement, pour un logis plus modeste et meilleur marché. Doña Francisca, habituée à la routine et sans énergie aucune pour se décider, hésitait. La servante prit en mains les rênes du gouvernement et décida le changement, et de la rue Claudio-Coello ils sautèrent à celle de l’Orme.
Ce ne fut pas une mince difficulté que de partir avant d’avoir reçu un congé honteux: tout se régla avec l’aide généreuse de Benina, qui retira du Mont-de-Piété ses importantes économies s’élevant à trois mille réaux, établissant ainsi avec sa maîtresse une communauté d’intérêts dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Mais, chose étrange, même dans ce grand élan de charité, elle ne put point renoncer à ses habitudes de faire danser l’anse du panier, et elle réserva, sur les sommes qu’elle apportait si généreusement, une petite part pour constituer le noyau d’un nouveau dépôt au Mont-de-Piété, qui était pour elle une nécessité de son tempérament et un plaisir de son âme.
Comme l’on voit, elle avait le vice de l’escompte dans le sang, ce qui, à un certain point, et considérant la chose d’un autre côté, peut être regardé comme la vertu de l’épargne. Il est difficile de distinguer dans ce cas où commencent le vice et la vertu, et à quel moment ils se confondent. L’habitude de détourner une portion, grande ou petite, de l’argent à elle confié pour des achats à faire, le plaisir de garder cet argent, de voir croître son trésor de sous volés surpassait pour elle toutes les autres jouissances, plaisirs et agréments de la vie. Faire danser l’anse du panier, thésauriser était devenu un acte instinctif qui ne se distinguait plus des rapines et des larcins de la vie. A cette troisième époque où nous entrons, de 1880 à 1885, elle volait comme avant, quoique conservant une réserve proportionnée aux maigres ressources de doña Francisca. De grandes mésaventures et de grands malheurs se succédèrent à cette époque. La pension de veuve de la dame avait été retenue pour les deux tiers par les prêteurs; les engagements succédaient aux engagements, et, pour se libérer d’un côté, on retombait de l’autre dans un plus grand embarras. Sa vie arriva à être un continuel souci; les angoisses d’une semaine engendraient celles de la semaine suivante; rares étaient les jours de détente et de repos. Pour les heures tristes, on faisait de nécessité vertu en se réjouissant par la fantasmagorie des rêves qu’elles faisaient la nuit, quand elles se voyaient à l’abri des créanciers qui les tracassaient et de leurs réclamations ennuyeuses. Il faut faire de nouveaux changements en usant de supercherie, et c’est ainsi que la famille passa de l’Orme au Sureau et à l’Amandier. Par la fatalité des noms d’arbres des rues dans lesquelles elles vécurent, elles menèrent une vraie vie d’oiseaux, volant de branche en branche, poursuivis par les coups de fusil des chasseurs ou les pierres lancées par les gamins.
Dans une des effroyables crises de cette époque, Benina dut recourir de nouveau au fond du coffre où elle cachait précieusement son trésor et sa réserve pour le Mont-de-Piété, produit de ses rapines ou escomptes. Le tout s’élevait à 17 douros.
Ne pouvant dire la vérité à sa maîtresse, elle lui compta qu’une amie à elle, la Rosaura, qui faisait le commerce de miel de l’Alcarria, lui avait confié quelques douros à garder.
«Donne, donne-moi tout ce que tu as, Benina, pour que Dieu t’accorde la gloire éternelle, je te rendrai le double quand ceux de Ronda me payeront mes rentes..., tu sais..., c’est question de jours..., tu as vu le papier.»
En fouillant au fond de sa malle, la danseuse d’anse de panier en tira douze douros et demi, disant à sa maîtresse:
«Voilà tout ce que je possède, vous pouvez m’en croire, c’est aussi vrai que nous devons mourir un jour.»
Elle ne pouvait résister à sa nature. Elle escomptait sa propre charité et faisait danser l’anse du panier de ses aumônes elles-mêmes.