Les grands assemblages de population nous offrent des exemples sans nombre de ces chutes, mais, plus qu’aucun autre, Madrid, dans laquelle il n’existe aucune habitude d’ordre; l’exemple de doña Francisca Juarez, triste jouet du destin, dépasse aussi tous les autres. Si l’on observe bien ces choses, si l’on suit l’élévation et l’abaissement des personnes dans la vie sociale, on reconnaît que c’est grande sottise que d’attribuer au destin la faute de ce qui est l’œuvre exclusive des caractères et des tempéraments, et doña Paca en est une excellente preuve, elle qui, depuis sa naissance, avait toujours vécu dans le désordre pour tout ce qui est des choses matérielles. Née à Ronda, sa vue s’était étendue, depuis sa plus tendre enfance, sur les dépressions vertigineuses du terrain, et, quand elle avait des cauchemars, elle rêvait constamment qu’elle tombait au fond de cette grandissime crevasse qu’on appelle Tajo. Les natifs de Ronda doivent avoir la tête très solide, ne pas avoir de vertiges, ni rien d’approchant, pour s’habituer à contempler ces abîmes épouvantables.

Mais doña Paca était incapable de se maintenir ferme sur les hauteurs. Instinctivement elle se précipitait: sa tête n’était bonne ni pour cela, ni, par suite, pour le gouvernement de la vie, qui exige aussi la sûreté du coup d’œil dans l’ordre moral.

Le vertige fut un état chronique chez Paquita Juarez depuis le jour où on la maria toute jeune avec don Antonio-Maria Zapata, qui avait le double de son âge. Intendant d’armée, excellente personne, d’une position aisée de son côté, comme sa jeune femme, du reste, qui possédait aussi des biens-fonds d’une certaine importance. Zapata avait servi en Afrique, à la division Echagüe, et après Wad-Ras il était passé à la direction centrale de l’administration. Les mariés s’étant établis à Madrid, la femme mit sa maison sur un pied de vie frivole et d’apparat qui commença d’abord en mettant d’accord les vanités et le besoin de dépenser avec les rentes et les rentrées, mais pour continuer en s’écartant bientôt des limites de la prudence et arriver ensuite aux embarras, aux irrégularités, puis enfin aux dettes qui ne tardèrent pas à apparaître. Zapata était un homme très ordonné; mais sa femme le dominait tellement qu’elle arriva rapidement à lui faire perdre ses qualités éminentes d’administrateur, et lui, qui savait si bien diriger les affaires de l’armée, vit se perdre les siennes propres, ayant oublié l’art de les conserver. Paquita ne savait s’imposer aucune limite pour se vêtir avec élégance, pour le luxe de la table, ni pour l’éternel mouvement de bals et de réunions, ni pour les caprices dispendieux. Le désordre fut tellement notoire que Zapata, atterré, voyant venir l’orage terrible, dut vaincre l’assoupissement profond dans lequel sa chère moitié l’avait maintenu et chercher à mettre un peu d’ordre et de raison dans le gouvernement de la maison; mais la fatalité voulut que, pendant que le malheureux était plongé dans ses calculs arithmétiques, dont il espérait le salut, il prît une pleurésie qui le fit passer de vie à trépas le vendredi saint au soir, laissant deux enfants en bas âge: le petit Antoine et Obdulia.

Administrateur et propriétaire de l’actif et du passif, Francisca ne tarda pas à confirmer son incapacité absolue dans le maniement de ces matières ardues et, à ses côtés, surgirent comme les vers dans un corps corrompu, une infinité de personnes qui se mirent à la dévorer au dedans et au dehors, sans aucune compassion. C’est à cette époque désastreuse que Benina entra à son service, mais, si elle se montra dès le premier jour excellente cuisinière, elle se fit remarquer aussitôt comme la plus habile de tout Madrid à faire danser l’anse du panier.

Elle était d’une telle force sur ce terrain que doña Francisca elle-même, d’une myopie si grande pour la surveillance de ses intérêts, ne put faire moins que de s’apercevoir de la rapacité de sa servante et dut songer à la corriger. En bonne justice, nous devons dire que Benigna (que les siens appelaient Benina, et sa maîtresse simplement Nina) avait d’excellentes qualités qui compensaient d’une certaine façon, au milieu du déséquilibrement de son caractère, ce grave défaut du vol.

Elle était très propre et d’une activité merveilleuse qui produisait ce miracle d’allonger les heures et les jours.

En dehors de cela, Francisca était touchée de l’amour intense qu’elle montrait pour les enfants: amour sincère et si l’on peut dire positif, car il se révélait par une vigilance constante et par les soins exquis dont elle les entourait, qu’ils fussent malades ou bien portants. Mais ces qualités ne furent pas suffisantes pour empêcher que le défaut dominant ne provoquât des discussions fort aigres, entre maîtresse et servante, et Benina fut renvoyée. Les enfants la regrettèrent beaucoup et ils pleuraient sans cesse leur Nina, si gracieuse et si tendre.

Trois mois plus tard, elle vint faire visite à la maison.

Elle ne pouvait pas oublier madame, ni les enfants. Ils étaient son amour, et les gens, la maison, les meubles, tout l’attachait et l’attirait. Paquita Juarez avait, du reste, un goût particulier pour elle; on ne savait pas quelle affinité existait entre elles ni quel point commun dans la grande diversité de leurs caractères les réunissait. Les visites se renouvelèrent. Hélas! la Benina ne se trouvait pas à son goût dans la maison où elle était en service. Si bien que nous la retrouvons installée dans la domesticité de doña Francisca, et elle si contente, la maîtresse tellement satisfaite et les enfants fous de joie. Il advint en ce temps une grande augmentation des difficultés et embarras de la famille dans l’ordre administratif; les dettes dévoraient d’une dent vorace le patrimoine de la maison: on perdait des propriétés importantes, qui passaient sans qu’on sût comment, par les artifices d’une infâme usure, dans les mains des prêteurs. Comme une cargaison précieuse qu’on jette par-dessus bord dans les préoccupations d’un naufrage, les meilleurs meubles sortaient de la maison, ainsi que les tableaux et les riches tapis: les bijoux étaient déjà partis..., mais on avait beau alléger le bateau, la famille n’en était pas moins en danger de sombrer et d’être submergée dans le noir abîme social.

Par surcroît de malheur, pendant cette période de 1870 à 1880, les enfants eurent à subir de graves maladies: l’un la fièvre typhoïde; l’autre l’épilepsie et l’éclampsie. Benina les soigna avec une telle intelligence et une si grande sollicitude qu’on peut dire qu’elle les arracha des griffes de la mort. Ils récompensaient, il est vrai, ses soins par une grande affection. Pour l’amour de Benina plus que pour celui de leur mère, ils avalaient toutes les drogues, ils se calmaient et restaient tranquilles, ils suaient sans trêve, ils ne mangeaient point avant la permission du médecin, mais tout cela n’empêcha point de nouvelles disputes et brouilles de surgir entre maîtresse et servante et Benina de subir un second renvoi. Dans un mouvement de colère et d’amour-propre blessé, Benina partit, parlant à tort et à travers, jurant et rejurant qu’elle ne mettrait jamais plus les pieds chez sa maîtresse, et, en partant, elle secouait la poussière de ses souliers pour ne rien conserver de cette maison, car elle n’avait rien d’autre à emporter.