—Est-ce que tu n’as point d’honneur, Nina, je veux dire de décorum, je veux dire de dignité?
—Je ne sais pas si j’ai ce que vous dites; mais ce que je sais, c’est que j’ai une bouche et un estomac naturels et que Dieu qui me les a donnés m’a mise dans ce monde pour que je vive et non pas pour que j’y meure de faim. Les moineaux, je suppose, ont-ils un point d’honneur? Vraiment... ce qu’ils tiennent, c’est un bec... et, regardant les choses comme elles doivent être regardées, je dis que, si Dieu a créé le ciel et la terre, les boutiques des épiciers, la Banque d’Espagne, les maisons où nous vivons, les champs, sont aussi son œuvre... Tout vient de Dieu.
—Et la monnaie, l’indécente monnaie, de qui est-elle? demanda la maîtresse avec un accent méprisant et douloureux, réponds-moi.
—C’est Dieu aussi, puisque Dieu a créé l’or et l’argent, les billets, je ne sais..., mais pourtant c’est lui aussi.
—Ce que je dis, Nina, c’est que les choses sont à ceux auxquels elles appartiennent..., et tout le monde les détient, excepté nous.... Eh! mais, dépêche-toi, je me sens faible.
—Où as-tu mis les médicaments?... Oui, ils sont sur la commode. Je prendrai un cachet de salicylate avant de manger... Aïe! quelle souffrance me donnent ces jambes; au lieu de me porter, c’est moi qui dois les tirer (se levant avec un grand effort). Je ferais mieux d’aller avec des béquilles. Mais vois ce que Dieu fait avec moi. Cela paraît une plaisanterie! Il m’a rendue infirme de la vue, des jambes, de la tête, des reins, de tout, moins de l’estomac. Il me prive des moyens de me nourrir et je digère comme un vautour.
—Il a fait de même avec moi. Mais je ne lui en veux pas, maîtresse! Béni soit le Seigneur qui nous donne le plus grand bien de nos corps: la très sainte faim.»
VI
Doña Francisca Juarez de Zapata, infortunée à tant de titres, avait passé la soixantaine; elle était connue, durant ces années piteuses de décadence, sous le nom tout sec de doña Paca, qu’on lui donnait avec une laconique et plébéienne familiarité.
On voit là à quoi tiennent les gloires et grandeurs de ce monde, et sur quelle pente a dû glisser cette femme, pour tomber dans la plus profonde misère, elle qui attachait ses chiens avec des saucisses, en 1859 et 1860, jusqu’à ce que nous la retrouvions vivant inconsciemment d’aumônes, au milieu de mille angoisses, agonies, douleurs et confusions.