—Quand nous l’aurons vu, je te dirai si tu avais raison... Je me fie peu à tes grands élans de cœur. Tu es toujours à dire demain, demain.
—Dieu est bon.
—Avec moi on ne s’en douterait vraiment pas. Il ne se lasse pas de me porter des coups. Il me frappe sans me laisser respirer. Après un jour mauvais, il en vient un pire. Les années se passent à attendre le remède, et il n’y a pas d’illusion qui ne se convertisse en désenchantement. Je suis lasse d’espérer, lasse de souffrir. Mes espérances me trahissent, et, comme elles me trompent toujours, je n’aime pas espérer des choses bonnes et je les souhaite mauvaises pour qu’elles arrivent... à peu près ordinaires.
—Pourtant moi, à la place de madame,—dit Benina en soufflant le feu—j’aurais confiance en Dieu, et je serais contente.... Vous voyez que je suis confiante, moi? Vous ne me voyez pas? Je suis convaincue que le coup du sort arrivera quand nous y penserons le moins, et que nous serons très riches; il nous donne ces jours de grande épreuve et il nous en récompensera avec la grande vie qu’il nous donnera plus tard.
—Hélas! Nina, je n’aspire pas à la grande vie, mais seulement à un peu de repos et de relâche.
—Qui pense à la mort? Cela, non. Je suis très à mon goût dans ce monde de plaisirs, et pour cela je le tiens quitte des petites misères que j’endure. Mais mourir, non pas.
—Tu t’accommodes de cette vie.
—Je m’y conforme, parce qu’il n’est pas en mon pouvoir de m’en donner une autre. Que tout arrive, sauf la mort; tant qu’il ne manque pas un morceau de pain, on peut le manger avec deux sauces exquises qui sont: la faim et l’espérance.
—Et tu supportes encore la misère, la honte, l’humiliation, devoir à tout le monde, ne payer personne, ne rencontrer personne qui soit capable de te prêter deux réaux, vivre de mille artifices, pièges tendus et mensonges, nous voir persécutées sans trêve par les boutiquiers et les vendeurs de toute chose?
—Allez, cela se supporte!... Chacun dans cette vie se défend comme il peut. Il ferait beau voir que nous dussions mourir de faim pendant que les magasins sont remplis de tant de bonnes choses! Cela, non, Dieu ne veut pas que l’on se rafraîchisse la bouche avec l’air du ciel en guise de nourriture, et, quand il ne nous donne pas d’argent, il nous donne la subtilité du jugement pour inventer les moyens de nous procurer ce qui nous manque, sans voler...; cela, non. Je promets de payer et je payerai certainement quand nous aurons de quoi. Oui, on sait que nous sommes pauvres, qu’il y a de bonnes intentions chez nous, mais qu’il n’y a pas autre chose. Il serait curieux que nous nous affligeassions à l’idée que les marchands ne sont pas payés des misères qu’ils nous vendent, sachant, comme nous le savons, qu’ils sont riches!