Doña Paca se mit à rire de ces plaisanteries, puis elle s’informa de l’autre famille.
«Le petit, je ne l’ai vu ni aujourd’hui ni hier, répondit Benina; pourtant la Juliana m’a dit qu’il courait derrière les miasmes, parce que, avec tous ces changements de maladies, il y a beaucoup d’annonces de médecine. Il pense gagner beaucoup d’argent et faire lui-même paraître un journal, uniquement pour les affaires des pharmaciens indiquant par exemple où l’on vend tel ou tel article. Les deux poupons ressemblent à deux mottes de beurre. Mais ils coûtent bon comme potages et ragoûts, car on sait quand la nourrice commence à manger et l’on ne sait jamais quand elle finit. La Juliana m’a dit que nous goûterions quelque peu de ce que son oncle lui enverra pour la fête du saint et particulièrement qu’elle nous donnera deux paires de bottines de celles de rebut dans la cordonnerie où elle est piqueuse.
—Elle est bonne, cette petite, dit avec gravité doña Paca, quoique bien commune, si commune que nous ne pourrons jamais la fréquenter ni nous appareiller ensemble. Ses cadeaux m’offensent; si je les reçois c’est seulement à cause de sa bonne volonté.... Enfin, il est temps que nous songions à nous coucher. Je crois que ma digestion est à moitié faite, prépare-moi ma médecine pour dans une demi-heure. Ce soir, je me sens plus lasse de mes jambes, et la vue plus fatiguée. Dieu saint, si j’allais devenir aveugle! Je ne sais ce que j’ai, ma vue baisse de jour en jour, sans que, grâce à Dieu, les yeux me fassent mal. Oui, mes nuits s’écoulent sans insomnies, grâce à toi, qui me causes, et en m’éveillant je vois les choses moins claires et mes jambes sont comme du coton. Je me dis: qu’est-ce que la vue a à faire avec le rhumatisme? On me dit qu’il faut que je marche, que je me promène, mais comment puis-je sortir dans cet état, sans vêtements convenables, en craignant de tomber à chaque pas sur des personnes m’ayant connue dans une situation meilleure, ou sur ces types communs et malpropres auxquels nous devons quelque chose?»
Entendant cela, Benina se rappela la chose la plus importante qu’elle avait oublié de dire ce soir à sa maîtresse, ou que du moins elle avait gardée pour la fin, craignant de la raconter avant de sortir de la cuisine et, pendant que l’une et l’autre lavaient et essuyaient les quelques plats dont elles s’étaient servies, car doña Francisca ne dédaignant pas de s’associer à ce bas service, elle lui dit du ton le plus naturel qu’elle put trouver:
«Ah! à propos, je ne me rappelais pas!... quelle pauvre tête j’ai! Aujourd’hui, j’ai rencontré le seigneur don Carlos Moreno y Trujillo.»
Doña Paca sursauta et peu s’en fallut qu’elle ne laissât tomber l’assiette qu’elle était en train d’essuyer.
«Don Carlos!... Tu as dit don Carlos? et puis, il t’a interrogée sur moi?
—Naturellement, et avec un intérêt qui....
—Est-ce vrai? A son heure, ce vieil avare se souvient de moi, lui qui m’a vue tomber dans la misère, moi, la belle-sœur de sa femme.... Car Purita était la propre sœur de mon Antoine... et qui n’a pas su me tendre une main secourable!...
—L’année passée, lorsqu’il devint veuf, un jour comme aujourd’hui, il avait pourtant envoyé un petit secours à madame.