—C’est comme si je le voyais. Il voudra m’envoyer une aumône.... Précisément, c’est aujourd’hui l’anniversaire de la mort de Pura..., il va se liquider par une cochonnerie.
—Qui sait, madame? Il se peut qu’il s’attendrisse....
—Lui, je le vois te mettant dans la main une paire de piécettes ou de douros, se figurant que pour ce fait les anges vont descendre en jouant de la viole ou de la harpe pour célébrer sa charité. Repousse son aumône, mon enfant; maintenant que nous avons notre bon don Romualdo, nous pouvons nous permettre un peu de dignité, Nina.
—Cela ne convient point. Il pourrait se fâcher et dire, je suppose, que vous êtes orgueilleuse, ou que sais-je, moi?
—Qu’il le dise! Et à qui veux-tu qu’il aille le dire?
—A don Romualdo lui-même, dont il est grand ami. Il entend sa messe tous les jours, et ensuite ils s’en vont causer dans la sacristie.
—Fais ce que tu crois. Et pour ce qui doit advenir, dis bien à don Romualdo, qui est don Carlos, fais-lui voir que ses dévotions de la dernière heure ne sont pas recevables. Enfin, je sais que tu ne me tromperas pas, et demain tu me conteras ce qui résultera de la visite d’où tu ne rapporteras, sois-en sûre, qu’un noir sermon.»
Elles parlèrent encore longtemps. Benina cherchait à laisser tomber la conversation et à la refroidir, en évitant les répliques ou en leur donnant un ton conciliateur. Mais la dame et sa servante s’endormirent tard, et Benina passa une partie de la nuit à la préparation mentale de ses plans stratégiques pour le jour suivant, qui devait être sans doute plein de difficultés, si elle n’avait pas la chance que don Carlos lui mette dans la main une bonne poignée de douros..., ce qui pourrait bien arriver.
A l’heure fixée par le seigneur de Moreno Trujillo, sans une minute de plus ni de moins, Benina sonnait à la porte principale de la rue d’Atocha, et une servante l’introduisait dans le cabinet qui était très élégant, tous les meubles pareils comme couleur et comme façon. Une table ministre occupait le milieu, et elle était chargée de beaucoup de livres et de dossiers. Les livres n’étaient pas pour la lecture, mais bien pour les comptes, tout bien clair et ordonné. La paroi du milieu laissait voir le portrait de doña Pura; il était recouvert d’une gaze noire, dans un cadre qui paraissait d’or pur. D’autres portraits en photographies, qui devaient être ceux des filles, gendres et petits-fils de don Carlos, occupaient les autres parois. Contre le cadre ou accrochées auprès, comme des offrandes ou des ex-voto à un autel, pendaient une multitude de couronnes de drap avec des roses peintes, des narcisses ou des violettes avec de longs rubans noirs avec inscriptions en or. C’étaient les couronnes qui avaient été apportées pour l’enterrement de sa femme, et que don Carlos avait tenu à conserver à la maison pour qu’elles ne se gâtassent pas au cimetière. Sur la cheminée où l’on ne faisait jamais de feu, une pendule avec sujet qui ne marchait pas et, non loin de là, un almanach américain portant la date de la veille.
Après une demi-minute d’attente, don Carlos entra en traînant les pieds, avec un bonnet de velours tiré sur les oreilles, et le manteau de maison, beaucoup plus vieux que celui qu’il mettait pour sortir. L’usage continuel de ce manteau au delà du 30 de mai s’explique par son horreur des poêles et braseros qui, selon lui, sont la cause de tant de malheurs. Comme il n’était pas enveloppé jusqu’aux yeux, Benina put observer qu’il avait le col et les poignets propres et une grosse chaîne de montre, ce qui sans doute répondait à l’étiquette de l’anniversaire. Avec un mouchoir d’une grandeur incommensurable, quadrillé, il se frottait et s’essuyait les yeux; il se moucha deux ou trois fois avec un grand bruit, et, voyant Benina debout, il lui fît signe de s’asseoir et prit gravement place dans le fauteuil qui accompagnait la table et avait un dossier élevé et découpé comme une stalle de chœur. Benina s’assit sur le bord d’une chaise qui, comme toutes les autres, était en chêne et recouverte de velours vert.