«Donc, je vous ai fait venir pour vous dire....»
La tête de don Carlos était affectée d’un tremblement chronique nerveux, mouvement latéral, comme celui qui sert à exprimer la négation. Ce tic s’accentuait ou devenait imperceptible selon le degré d’excitation de l’individu.
«... Pour vous dire...»
Autre pause déterminée par un flux d’humeurs. Don Carlos essuya ses yeux bordés de rouge, se frotta sa courte barbe, qui n’avait d’autre raison d’être que de lui éviter la peine de se raser. Depuis la mort de sa femme, le bon monsieur, qui se rasait seulement pour elle et par elle, voulut joindre à ses grandes démonstrations d’affliction le deuil de son visage, en le laissant se couvrir comme d’un crêpe par des poils blancs, noirs ou jaunes.
«Je voulais vous dire que ce qui arrive à la Francisca de se trouver dans une position aussi précaire provient de ce qu’elle n’a jamais voulu tenir de comptes. Sans bonne ordonnance, il n’y a fortune qui ne se change en misère. Avec de l’ordre, les pauvres se font riches. Sans ordre, les riches....
—Se font pauvres, oui, monsieur,—dit avec humilité Benina qui, bien qu’elle connût la maxime de longue date, voulut la recevoir comme si ce fût une découverte récente de don Carlos.
—Francisca a toujours été une mauvaise tête. Nous le lui répétions souvent, ma femme et moi: «Francisca, tu te perds, tu vas droit à la misère», et elle..., tranquille comme si de rien n’était. Nous n’avons jamais pu obtenir qu’elle réglât ses dépenses sur ses entrées. Lui faire écrire un chiffre, on la tuerait plutôt. Et celui qui ne fait pas de chiffres est perdu. Je suis sûr qu’elle n’a jamais su ce qu’elle devait ni de quelle façon elle le payerait.
—Vérité, monsieur, grande vérité, cela, dit Benina soupirant et toute à la préoccupation de ce que don Carlos lui pourrait bien donner après ce sermon.
—En effet, comptez...; si, dans ma vieillesse, je suis dans une bonne condition pour moi et mes enfants, s’il ne me manque pas de quoi payer une messe pour l’âme de ma chère femme, c’est que j’ai toujours mené avec méthode et régularité les affaires de ma maison. Encore aujourd’hui, retiré du commerce, je tiens à jour ma comptabilité pour mes dépenses particulières, et je ne me couche pas sans avoir passé tous les renseignements à l’agenda, dans les livres auxiliaires et enfin au grand-livre. Voyez, regardez pour vous convaincre....»
Il ajouta avec son tremblement nerveux qui avait l’air d’un signe de dénégation: