—Chansons! s’écria Trujillo en frappant sur le livre. Elle a bien quelque chose, car vous dépensez bien quelque chose, et, si peu que ce soit, il faut que vous ayez une entrée, petite ou grande. Et ce que vous retirez des aumônes, pourquoi ne le noteriez-vous pas? Voyons donc, pourquoi ne le noteriez-vous pas?»
Benina le considéra avec un sentiment de colère mêlé de compassion. Mais je dois dire que la colère l’emportait sur la pitié et qu’il y eut un moment où peu s’en fallut qu’elle ne prît le livre pour le lancer à la tête du seigneur don Carlos. Pourtant elle contint sa fureur et, pour que le vieux maniaque de la comptabilité ne s’en aperçût pas, elle dit avec un sourire forcé:
«De sorte que vous, monsieur, vous tenez compte des sous que vous donnez aux pauvres à la porte de San-Sebastian.
—Jour par jour, répliqua le vieux avec orgueil, en branlant davantage son chef tremblotant, et je puis vous dire, si vous désirez le savoir, ce que j’ai donné dans le trimestre, dans le semestre ou dans l’année.
—Non, non, ne vous dérangez pas, monsieur, reprit vivement Benina qui sentait de nouveau la démangeaison de lui taper sur la tête avec son livre. Je prendrai le livre, il fera grand plaisir à madame et à moi aussi. Mais nous n’avons ni plume ni crayon.
—Bonté divine! Dans quelle maison, si pauvre qu’elle soit, manque-t-il ce qu’il faut pour écrire? Si l’on a à donner une signature, prendre un compte, écrire un chiffre, noter quelque chose de la maison pour s’en souvenir.... Prenez ce crayon, il est taillé et si sa pointe se casse, vous la referez avec le couteau de la cuisine.»
Et avec tout cela don Carlos ne parlait pas de donner un secours effectif, bornant sa charité à l’offrande du livre, qui devait être le fondement de l’ordre administratif dans la maison désordonnée de doña Francisca Juarez. En le voyant remuer les lèvres pour continuer à parler et porter la main à la clef du tiroir qui était à sa gauche, Benina éprouva une grande joie.
«Il n’y a pas, il ne peut y avoir de prospérité sans administration, affirma don Carlos ouvrant le tiroir et y jetant un coup d’œil. Je désirerais que Francisca administre, et quand elle administrera....
—Et quand elle administrera.... Quoi? dit Benina à part elle. Que vas-tu nous donner, vieux fou, plus fou que tous ceux qui sont enfermés à Leganès? Puisse tout l’argent que tu conserves se convertir en pus dans ton corps pour que tu en crèves, comme un vieil abcès d’avarice!
—Prenez ce livre et ce crayon, emportez-le avec grand soin et faites attention de ne pas le perdre en route. Bien; vous en prenez charge? Vous me répondez qu’on écrira tout?