—Oui, monsieur..., il n’échappera rien.

—Bien, et maintenant pour que Francisca se souvienne de Pura et prie pour elle.... Vous me promettez que vous prierez pour elle et pour moi?

—Oui, monsieur, nous prierons à haute voix jusqu’à la cloche.

—Eh bien, j’ai là douze douros que je conserve pour les donner aux pauvres honteux qui n’osent mendier.... Pauvres gens, c’est bien ceux qui sont les plus dignes de commisération!»

En entendant prononcer ce chiffre de douze douros, Benina ouvrit des yeux comme des portes cochères. Par le Christ! ce qu’on peut se procurer avec douze douros! Et elle entrevoyait le soulagement de plusieurs jours, parer à tant de nécessités, boucher tant de trous, vivre, respirer, se reposer de la mendicité humiliante et du supplice de la requête universelle, et de tant de démarches fatigantes. La pauvre femme vit le ciel entr’ouvert, et par l’ouverture les douze douros, moyen charmant de sa félicité durant quelques jours.

«Douze douros! répéta don Carlos, passant les monnaies d’une main dans l’autre; mais je ne vous les donnerai pas en une fois, ce serait fomenter le gaspillage; je vous les destine....»

Du coup, les ailes du cœur de Benina se cassèrent.

«Si je vous les donnais, demain, à pareille heure, il n’en resterait pas un centime. Je vous assigne deux douros par mois, et vous pouvez venir les prendre le 24 de chaque mois, lorsque six mois seront écoulés et après septembre, je verrai si je dois augmenter ou non l’attribution. Cela dépendra, entendez bien, de ce que je verrai si vous administrez ou n’administrez pas, s’il y a de l’ordre ou s’il n’y en a pas, si le chaos continue. Méfiez-vous bien du chaos.

—Bien, monsieur, manifesta Benina avec humilité, pensant qu’il valait mieux se résigner et prendre ce qu’on lui donnait, sans entrer en discussion avec ce malpropre et ravagé petit Cassandre. Je vous réponds qu’on tiendra les comptes avec administration et qu’il n’échappera pas un bout de fil.... Je passerai tous les 24 du mois? Cela sera un grand secours pour la maison. Le Seigneur vous l’augmente, et qu’il tienne votre femme défunte dans un saint repos... et à jamais. Amen.»

Don Carlos marqua la somme déboursée, en jouissant beaucoup de cette opération, congédia Benina d’un geste et changeant de cape, mettant son chapeau neuf, vêtements qui ne quittaient l’armoire que les jours de fêtes, se disposa à sortir et à procéder d’une volonté assurée et d’un pied ferme aux dévotions de ce jour, qui commençaient à Montserrat pour finir à la cérémonie de San-Justo.