—Tu es assoiffé, Jaï. Invite-nous à boire une demie, pour rafraîchir ta langue qui est sèche comme la sole d’une vieille savate.

—Je ne vous invite à rien du tout, vieilles pochardes, je n’ai point d’argent.

—Ne t’en inquiète pas, dit la Diega orgueilleusement.

—Je ne bois pas, déclara Benina; maintenant je suis pressée et, avec la permission de la compagnie, je m’en irai.

—Reste encore un petit instant. Il n’est que onze heures.

—Laisse-la aller, dit avec bienveillance la Pedra, car elle a peut-être besoin de mendier encore; nous, nous avons fait notre journée.»

Interrogées par Almudena, elles racontèrent que, la Diega ayant touché quelques sous que deux filles de la rue Chopa lui devaient, elles s’étaient lancées dans le commerce, l’une et l’autre tenant les plus grandes dispositions et même une adresse supérieure pour l’achat et la vente. La Pedra ne se sentait femme honnête et accomplie que quand elle se livrait au trafic, même de choses menues, même de cure-dents, de feuilles de thé ou de grains de café ayant servi. L’autre était un aigle pour la revente des chiffons et petits objets. Avec cet argent ainsi venu entre leurs mains par miracle, elles avaient acheté différentes choses dans une maison de soldes, et, le matin de ce jour, elles avaient planté leur bazar près de la petite fontaine de l’Arganzuela, ayant la chance de vendre plusieurs cartes de boutons, de petits morceaux de rubans et deux gilets de Bayonne. Un autre jour, elles achetaient de la faïence, des images, des chevaux en carton, de ceux que l’on vend à perte à la fabrique de la rue du Carnero. Elles parlèrent longtemps de leur commerce et elles se vantaient réciproquement l’une l’autre, parce que si Quart-de-Kilo n’avait pas sa pareille pour l’achat de marchandises détériorées, personne n’atteignait la force et la malice de l’autre pour la vente au détail. Un autre indice qu’elles étaient venues au monde pour être commerçantes et rien d’autre, est que l’argent ainsi gagné en vendant, elles savaient le serrer dans leur bourse, en fermant avec soin les cordons, animées du désir ardent et inquiet de le conserver, tandis que l’argent qui arrivait entre leurs maigres mains de n’importe quelle autre façon s’échappait, sans même qu’elles eussent le temps de fermer le poing pour le retenir.

Benina était tout oreilles pour écouter ces explications qui eurent pour résultat de lui faire naître une certaine sympathie pour l’ivrognesse, parce que, elle aussi, Benina se sentait des dispositions pour le commerce, et l’idée de l’achat et vente caressait agréablement les fibres de son âme. Ah! si, au lieu de se mettre en service et de travailler comme une négresse, elle s’était installée sous une porte cochère, un autre coq aurait chanté. Mais il est vrai que ses habitudes et son indissoluble association avec doña Paca lui fermaient la porte du commerce.

La brave femme insista pour abandonner l’agréable réunion et, quand elle se leva pour partir, elle laissa tomber le crayon que lui avait donné don Carlos et, en voulant le ramasser, elle fit pareillement tomber l’agenda.

«Mazette, dit la Pedra, vous ne transportez pas un mince bagage, et elle jeta un coup d’œil rapide sur le livre, bien qu’elle sût plutôt déchiffrer ses lettres que lire réellement. Ceci, qu’est-ce? Un livre de comptes. Comme il me plaît! Mars ici, et la place des pesetas et la place des centimes. C’est bien commode de pouvoir marquer ce qui entre et ce qui sort. Moi, je l’écris tel que; mais je m’embrouille dans les chiffres, parce que les yeux eux-mêmes s’embrouillent avec les doigts et, quand je fais l’addition, je ne peux plus tomber d’accord avec ce que je dois avoir.