—Ce livre, dit Benina qui sur-le-champ entrevit l’occasion de faire un commerce, m’a été donné par un parent de ma maîtresse, pour que nous écrivions point par point nos affaires; mais nous ne savons pas le faire. Il n’y a pas «la Madeleine pour cette étoffe», comme disait l’autre, et j’y pense, mesdames, vous autres qui êtes commerçantes, ce livre vous conviendrait merveilleusement. Et je vous le vendrai, si vous me le payez bien.
—Combien?
—Comme c’est pour vous, deux réaux.
—C’est beaucoup, dit Quart-de-Kilo, en dévorant des yeux le livre qui était dans les mains de sa compagne. Et si, tandis que nous le désirons, le Moricaud nous empêche de le prendre?
—Prends-le, indiqua la Pedra, prise d’une convoitise d’enfant, en faisant tourner les pages avec son doigt mouillé. On écrit sur les petites lignes: tant de quantités, tant de lignes et ainsi c’est plus clair.... Donne-lui un réal, va.
—Mais vous ne voyez pas que le livre est tout neuf? Sa valeur est marquée là: «deux pesetas».
Elles marchandèrent; Almudena intervint comme conciliateur des intérêts des deux parties, et enfin le traité fut signé moyennant quarante centimes pour le tout, avec le crayon.
La Benina sortit du café tout heureuse, pensant qu’elle n’avait point perdu son temps, et que, si les pierres précieuses qu’Almudena avait placées en monceaux devant elle étaient chimériques, positives et de bon aloi étaient les quatre pièces de deux sous, luisantes comme quatre soleils, qu’elle avait gagnées en vendant l’inutile cadeau du monomane Trujillo.
XIV
Le long repos dans le café lui permit de parcourir comme un gaz léger, la distance entre le Rastro et la rue de la Cabeza, où vivait Mme Obdulia, qu’elle voulait visiter et secourir avant de rentrer, car il était indubitable pour elle qu’à un sou près il devait lui revenir la moitié de l’un des deux douros que don Carlos lui avait donnés. A deux heures moins un quart elle entrait par le portail qui, par son air sinistre et son état d’humidité, ressemblait fort à la porte d’une prison! Dans le bas, il y avait un établissement d’ânesses à lait, avec des petites ânesses peintes sur la devanture, et au dedans, vivaient sans air ni lumière les pacifiques nourrices des phtisiques, enfermées et phtisiques elles-mêmes. Dans la loge du concierge, on donnait asile à une connaissance de Benina, l’aveugle Pulido, qui était un des piliers de San-Sebastian. Elle causa un instant avec lui et avec le vacher avant de monter, et tous deux lui donnèrent des nouvelles bien mauvaises; que le pain allait augmenter et que la Bourse avait beaucoup baissé. Le premier événement avait pour cause la sécheresse, et le second était arrivé parce qu’il y allait avoir une révolution terrible. Les ouvriers réclamaient la journée de huit heures et les patrons refusaient de la leur accorder. L’ânier annonça avec un sérieux prophétique que bientôt il n’y aurait plus d’argent métallique et seulement du papier et qu’on allait mettre de nouvelles contributions inclusivement jusque sur le bonjour qu’on se donnerait ou se rendrait.