C’est sur ces mauvaises impressions que Benina commença à monter l’escalier aussi ruiné qu’obscur, avec ses marches bombées, les parois souillées, recouvertes d’indications écrites par les habitants, au charbon ou au crayon, auprès des portes de chaque logement, ce qui rendait l’aspect intérieur plus sale que l’extérieur; des lumignons vacillants l’éclairaient, comme les veilleuses de jour éclairent les saints. Au premier étage en partant du ciel, dans le voisinage des chats et avec une vue magnifique sur les toits et les mansardes, demeurait la jeune dame Obdulia; sa maison, par la largeur et la fraîcheur des pièces, aurait ressemblé à un couvent, n’était le peu de hauteur des plafonds que l’on touchait de la main. Les tapis et les nattes y étaient aussi inconnus que les redingotes ou les chapeaux haut de forme au Congo; seulement dans la pièce décorée du nom de cabinet il y avait un morceau de feutre éraillé, bleu et rouge et formant des carrés. Les meubles d’occasion, avec leurs sièges défoncés, leurs pieds invalides, leur aspect boiteux, accusaient les désastres de leurs voyages à l’infini dans les voitures de déménagement.
Obdulia elle-même ouvrit la porte à Benina, disant qu’elle l’avait entendue monter, et au même instant la bonne vieille se vit assaillie par une paire de chats très gentils qui la regardaient en miaulant, le poil hérissé, et en se frottant contre elle.
«Les pauvres petites bêtes, dit la jeune femme avec plus de compassion pour elles que pour elle-même, elles n’ont point encore mangé!»
La fille de doña Paca portait une robe de chambre de flanelle rose, d’une coupe élégante, mais défraîchie par un long usage, le devant couvert de taches de chocolat ou de graisse, des trous aux manches, la doublure arrachée; enfin tout indiquait un vêtement acheté de rencontre, trop large pour la propriétaire actuelle, la précédente étant sans doute plus forte de taille. De toute manière, un tel vêtement convenait peu quand même à la pauvreté de la femme de Luquitas.
«Ton mari n’est pas encore venu cette nuit? lui dit Benina suffoquée par la pénible ascension.
—Et il n’y a pas de danger qu’il vienne. Il faudrait le chercher à son café ou dans ces maisons de perdition avec celles qui lui ont troublé la cervelle.
—On ne t’a rien porté de la maison de tes beaux-parents?
—Non, ce n’est pas le jour. Tu sais bien qu’ils ne m’envoient quelque chose que de deux jours l’un. Ils vont manger chez leur tante.
—De sorte que tu es comme le caméléon. Tu ne t’affliges pas, tu attends que Dieu y pourvoie, et il n’a pas l’air d’y penser; mais me voici là à point pour que tu ne jeûnes pas plus que ton dû; que le ciel t’en tienne compte.... Mais j’entends une petite toux. Ton cavalier servant est-il venu?
—Oui, il est ici depuis dix heures. Il m’entretient avec les jolies choses qu’il me dit, et, en l’écoutant, je ne m’aperçois pas qu’il n’y a à la maison que deux onces de chocolat, une demi-douzaine de dattes, et quelques vieux croûtons de pain.... Si tu as apporté quelque chose avec toi, il faudrait donner tout d’abord à ces malheureux chats qui souffrent et me tourmentent depuis le point du jour. Il me semble qu’ils me parlent et qu’ils me disent: «Qu’est devenue notre Nina qu’elle ne nous procure plus notre mou?»