—As-tu du charbon?.... dit avec brusquerie Benina, comme quelqu’un qui jette une pierre dans un massif de fleurs.
—Je crois qu’il y en a un peu, dit Obdulia, et sinon, va en chercher.»
Nina rentra à l’intérieur de la cuisine et, ayant trouvé du combustible, elle se mit à allumer le feu et à installer ses casseroles. Durant la prosaïque opération elle conversait avec les étincelles et les braises, se servant de l’écran comme d’un tuyau acoustique leur disant:
«Je vais avoir une fois de plus le plaisir de donner à manger à ce pauvre affamé, qui par fausse honte, ne veut point confesser sa faim. Que de misères dans ce monde, Seigneur! On dit justement que plus on a vu, plus on verra. Et quand on croit avoir aperçu le fin fond de la misère, on trouve tout à coup qu’il y a encore des gens plus misérables, car, si une pauvre femme tombe à la rue, on lui donne, elle demande et elle mange, et un demi-pain lui suffît pour s’alimenter.... Mais ceux-ci qui joignent à l’envie de manger l’insurmontable confusion de demander, étant timides et délicats de nature; ceux qui ont eu la fortune et reçu de l’éducation et qui ont peur de s’abaisser.... Mon Dieu, qu’ils sont malheureux! Que de discours ils doivent se faire pour ajuster leur vie!... S’il me reste de l’argent, après avoir mangé, il faut que je voie comment je m’arrangerai pour trouver la piécette qui est nécessaire pour lui payer le lit de cette nuit. Mais non, il faudra huit réaux. Je pense que je ne pourrai pas payer encore cette nuit.... Et comme cette damnée Bernarda ne fait crédit qu’une fois..., il faudra lui payer tout le comptant.... Et comment savoir si on lui a fait crédit deux ou trois fois.... Non, si j’avais assez d’argent je n’aurais pas le courage de le donner, et même si on me l’offrait, j’aimerais mieux dormir à la belle étoile plutôt que de l’enlever à ces pauvres gens.... Seigneur! que de choses il faut voir chaque jour dans ce monde si grand de la misère!»
Pendant que Benina se livrait à ces réflexions, le langoureux Frasquito et l’excellente Obdulia parlaient de mille choses suaves ou agréables, bien loin de la triste réalité. Dès qu’ils eurent vu entrer la Providence, sous la figure de Benina, la jeune femme s’était trouvée soulagée de ses inquiétudes et de ses angoisses et, pour le même motif, le chevalier respirait à l’aise, et leurs papilles furent agréablement chatouillées à l’idée de voir conjuré, au moins pour ce jour, le grave conflit des subsistances. L’un et l’autre, femme terre à terre et homme galant, possédaient, au milieu de leur radicale pénurie, une richesse incommensurable, inépuisable, extrêmement efficace, toujours monnayable, extraite de l’inépuisable mine de leur propre esprit, et, bien qu’ils usassent avec prodigalité des produits de cette mine, plus ils en usaient, plus ils en avaient à leur disposition. Cette richesse consistait dans la précieuse faculté d’abandonner la réalité quand ils le voulaient, pour se transporter dans un monde imaginaire, tout de bonheur, de plaisirs et de choses agréables. Grâce à cette divine faculté, il arrivait qu’en mainte occasion ils ne s’apercevaient pas de leurs énormes malheurs; car, lorsqu’ils se voyaient privés de tous les biens positifs, ils sortaient de leur imagination le cor d’Amalthée et ils n’avaient qu’à souffler dedans pour en voir sortir tous les biens idéaux. Ce qu’il y avait de plus curieux, c’est que M. de Ponte y Delgado, bien que trois fois au moins aussi âgé qu’Obdulia, la dépassait en puissance imaginative, car, à son déclin, les illusions de l’enfance semblaient lui revenir.
Don Frasquito était ce qu’on appelle vulgairement une âme du bon Dieu. On ne connaissait pas son âge et il fallait renoncer à le savoir, car les archives de l’église d’Algeciras, où il avait été baptisé, avaient été brûlées. Il possédait le rare privilège physique d’une conservation qui pouvait rivaliser avec celle des momies d’Égypte et qu’aucune privation, aucune contrariété, n’arrivait à modifier. Ses cheveux étaient restés noirs et abondants; la barbe, non; mais il parvenait, grâce à un peu de teinture, à harmoniser l’une avec l’autre. Il portait les cheveux tombant sur le front, non à la romantique, ébouriffés et touffus, mais comme on les portait en 1850, bien lustrés et avec la raie de côté, les mèches bien rabattues sur les oreilles. Le mouvement de sa main pour ajuster et modeler à leur place ces deux mèches était devenu un mouvement de seconde nature, vrai tic physiologique, qui arrivait à faire partie de sa manière d’être naturelle. Certainement, avec ses bandeaux et ses coques, sa barbe luisante et teinte, le visage de Frasquito était de ceux que l’on peut appeler poupins, à cause de je ne sais quelle expression d’ingénuité et de confiance qui ressortait de son nez petit et de ses yeux jadis vifs devenus languissants. Ils regardaient toujours avec attendrissement, lançant leurs rayons d’astre couchant, mélancoliquement au milieu d’un brouillard de larmes chassieuses, coulant à travers de rares cils et de grandes pattes d’oie. Deux choses entre autres étaient un motif de grand orgueil pour de Ponte y Delgado, à savoir: ses cheveux et son petit pied. Dans les plus grandes adversités, au milieu des mortifications les plus grandes, des abstinences les plus inéluctables, il se résignait facilement; mais porter de vieilles chaussures qui auraient compromis la structure parfaite et les gracieuses proportions de son pied, cela était impossible, il ne fallait pas le lui demander.
XV
Nous n’avons pas parlé du grand art de conserver les vêtements. Personne comme lui ne savait découvrir dans les loges de portiers de maisons excentriques d’habiles tailleurs qui, pour une somme modique, savaient habilement retourner une pièce dans un vêtement; personne ne savait, comme lui, traiter avec délicatesse les vêtements, pour les défendre contre l’usure constante, de façon que leur durée défie celle des années, en se conservant dans la forme la plus pure; personne ne savait, comme lui, employer la benzine pour faire disparaître les taches, redresser les plis avec la main, étirer les habits, corriger la déformation des genoux. Ce que pouvait lui durer un chapeau, cela ne saurait se dire. Pour le vérifier, il ne suffirait pas de compulser toutes les chronologies de la mode, car, à force d’être ancienne, la forme de son chapeau en arrivait à paraître moderne; le lissage de la soie et les soins maternels contribuaient à entretenir cette illusion. Les autres parties du vêtement, si elles égalaient en longévité le chapeau, ne pouvaient lutter avec lui pour dissimuler leur âge, car avec les transformations et les retournements, les reprises et les pièces, elles n’étaient plus que l’apparence d’elles-mêmes. D. Frasquito portait en toute saison un petit paletot d’été clair; c’était son vêtement le moins âgé, et il lui servait à cacher, boutonné jusqu’au cou, tout ce qu’il portait ou ne portait pas sur lui, sauf la partie basse de son pantalon. Dieu seul et Ponte se doutaient de ce que recouvrait le petit paletot.
Je ne crois pas qu’il ait jamais existé de personne plus inoffensive, mais je ne crois pas non plus qu’on put en rencontrer d’aussi inutile. Ponte n’avait jamais servi à rien; sa misère seule suffisait à l’indiquer, et elle était impossible à dissimuler en ce triste accident de sa vie. Il avait hérité d’une petite fortune, il avait occupé quelque bon emploi, et n’avait jamais eu de charges de famille, parce qu’il s’était pétrifié dans le célibat, d’abord par adoration de lui-même, ensuite parce qu’il avait perdu son temps à chercher, avec un scrupule excessif et un soin tout spécial, un mariage de convenance qu’il ne rencontra pas et ne pouvait pas rencontrer, avec les chances déraisonnables et impossibles qu’il désirait trouver. Ponte y Delgado avait consacré sa vie au monde, vêtu avec une élégance affectée, fréquentant, je ne dirai pas les salons, parce qu’autrefois on n’usait pas beaucoup de cette appellation, mais quelques maisons agréables et distinguées. Les vastes salons étaient peu nombreux, et Frasquito, bien qu’il se vantât d’en avoir fréquenté en son temps, n’en avait guère aperçu plus loin que la porte. Dans les réunions qu’il fréquentait et dans les bals auxquels il assistait, comme dans les casinos et autres centres de réunions masculines, nous ne dirons point qu’il détonnait, mais il se distinguait fort peu par son génie naturel et il lui manquait ce mélange de correction, de bon ton et d’air dédaigneux qui constituent la véritable élégance. Très affecté dans ses manières, cela, oui; très occupé de ses gants, très préoccupé de sa cravate, de son pied petit, il était agréable aux dames, sans en intéresser aucune, tolérable pour les hommes, dont quelques-uns l’estimaient même.
Seulement, dans notre société hétérogène, libre de scrupules et de préjugés, il arrive quelquefois qu’un petit nobliau, possesseur de quatre sous vaillants, ou employé à demi-solde, puisse coudoyer les marquis et les comtes de sang bleu et les gens riches dans les centres de fausse élégance; là où l’on voit encore se réunir et se fréquenter ceux qui exploitent la vie somptueuse pour leurs affaires, leurs vanités ou leurs audacieuses amours, et aussi ceux qui vont danser ou dîner avec les dames sans autre but que de se procurer des recommandations pour un congé ou la faveur d’un chef pour manquer impunément aux heures de bureau. Je ne dis pas cela pour Frasquito de Ponte, qui était plus qu’un pauvre diable au temps de son apogée sociale. Sa décadence ne commença à se manifester d’une façon notoire que depuis 1859. Il se défendit héroïquement jusqu’en 1868, et à l’arrivée de cette année, marquée dans son destin par des points très noirs, le pauvre infortuné se trouva plongé jusqu’au cou dans les abîmes de la misère la plus profonde, et cela pour n’en plus sortir. Il avait mangé durant les années antérieures les derniers restes de sa fortune. L’emploi qu’il avait obtenu à grand’peine de Gonzalez Bravo lui fut malheureusement enlevé par la révolution: il n’en avait pas joui longtemps et il n’avait pas su économiser.