Le malheureux se trouva, comme on dit, avec le jour et la nuit pour toute rente; toutefois, il lui restait encore la compassion discrète de quelques amis qui le reçurent à leur table. Mais les bons amis moururent ou se lassèrent et les parents ne se montrèrent pas compatissants. Il souffrit la faim, le complet dénuement, les privations de tout ce qui avait été son plus grand plaisir, et pourtant, dans une aussi critique occurrence, sa délicatesse innée et son amour-propre furent comme une pierre attachée à son cou, qui aurait facilité son immersion et sa noyade; il n’était pas homme à importuner ses amis par des sollicitations d’argent, à les «taper» indiscrètement, et c’est seulement dans de si rares occasions qu’on peut les compter, dans de vraies situations critiques, en vrai péril de mort, qu’il s’aventura à tendre une main pour demander des secours décisifs dans la lutte épuisante contre l’extrême misère, mais cette main était pour cette circonstance et afin de sauver l’apparence recouverte d’un gant qui, quoique décousu et déchiré, était pourtant encore un gant. Bien que mourant de faim, Frasquito ne pouvait rien faire sans une certaine dignité. Il était entré une fois en se cachant dans le cabaret Boto, pour y manger deux réaux de bouilli, avant de se présenter dans une bonne maison, dans laquelle, si on le recevait gracieusement, on l’avait blessé dans son amour-propre par d’innocences plaisanteries, en lui jetant à la face sans ménagement son parasitisme sans façon.

Le malheureux recherchait, avec une angoisse pleine d’anxiété, tous les moyens de gagner sa vie, si peu lucratifs qu’ils fussent; mais ses talents très limités rendaient encore plus ardue une réussite déjà naturellement si difficile pour ceux qui sont capables. Il se remuait tellement qu’il parvint enfin à trouver quelques petites occupations, indignes certainement de sa situation antérieure, mais qui lui permirent encore de vivre quelque temps sans trop s’abaisser. Sa misère extrême pouvait encore se cacher sous un vernis de dignité. Recevoir une courte aide pécuniaire comme répétiteur dans un collège ou comme employé auxiliaire chez un boutiquier de la rue de Ségovie, pour toucher ou déposer des factures, c’était certes une aumône reçue, mais si bien dissimulée que vraiment il n’y avait aucun déshonneur à la recevoir. Il mena une vie misérable durant quelques années, habitant solitairement les maisons du sud, sans jamais aller du côté de celles du centre ou du nord, de peur de rencontrer quelques-unes de ses connaissances d’autrefois qui auraient pu le voir mal chaussé et encore plus mal vêtu, et, ayant perdu ces quelques facilités qu’il avait trouvées, il en chercha d’autres, allant jusqu’à accepter, non sans scrupules et crispations de nerfs, la charge de commissionnaire ou commis voyageur pour une fabrique de savons, pour laquelle il courait de boutique en boutique et de maison en maison pour chercher à en placer de son mieux les produits. Mais le pauvre diable avait si peu de malice et de salive à sa disposition pour opérer ses placements, qu’il se retrouva bientôt dans la rue. En dernier lieu, le ciel lui avait envoyé une vieille femme de la confrérie de Saint-André, qui l’avait chargé de tenir les comptes d’un restant de commerce de cierges qu’elle liquidait, en cédant de petites parties aux paroisses et congrégations. Le travail était léger, on lui donnait pour le faire deux piécettes par jour, avec lesquelles il réalisait le miracle de vivre en se procurant le repas et le lit, nous ne disons pas le logement, car véritablement il n’était pas logé. En effet, depuis l’année 1880, qui fut terrible pour l’infortuné Frasquito, il s’était vu obligé de renoncer à avoir une chambre à lui, et après quelques jours d’une horrible crise, pendant lesquels il eut le loisir de se comparer au colimaçon, parce qu’il portait comme lui toute sa maison sur son dos, il s’était entendu avec la seña Bernarda, la patronne des dortoirs de la rue du Mediodia-Grande, femme très disposée à le recueillir, sachant apprécier les gens. Pour trois réaux, elle lui donnait un lit d’une piécette et, tenant compte des manières particulièrement distinguées du paroissien, pour un seul réal en plus, elle lui permit de placer sa malle dans un recoin intérieur où il fut encore autorisé à passer une heure tous les matins pour ajuster ses vêtements, faire sa toilette et procéder à sa teinture et à l’emploi de ses cosmétiques. Il entrait là comme un cadavre et il en ressortait méconnaissable, propre, sentant bon et reluisant de beauté.

Le restant de la piécette était employé par lui pour manger et se vêtir.... Problème immense, incalculable algèbre! Avec tous ces arrangements, il avait conquis un calme relatif, parce qu’il n’eut pas à souffrir l’humiliation de demander de secours. Mauvais ou bon, droit ou tordu, l’homme avait un moyen de vivre, et il vivait, et il respirait, et il lui restait encore quelques instants pour pratiquer une chevauchée dans les champs et les espaces imaginaires. Son très honnête commerce avec Obdulia, qui naquit de la connaissance de doña Paca et des relations commerciales de la vieille marchande de cire avec l’homme des pompes funèbres, son beau-père, s’il apporta à de Ponte la consolation qui naît de la concordance des idées, des goûts et des affections, le mit toutefois dans ce grave compromis de négliger les choses de la bouche pour s’acheter une paire de bottes neuves, car celles qui étaient seules à lui offrir leurs services étaient horriblement défigurées, et nous savons que notre pauvre nécessiteux supportait tout, excepté d’entrer dans les régions éthérées de l’idéal avec un pied mal chaussé.

XVI

Avec l’épouvantable déficit qu’entraînèrent dans son mince budget les bottes neuves et autres articles de véritable superflu, tels que pommade, cartes de visite et dans lesquels Frasquito engloutit des sommes relativement considérables, le pauvre homme se trouva le ventre vide, sans savoir comment il arriverait à le remplir. Mais la Providence, qui n’abandonne jamais les braves gens, lui porta remède dans la maison d’Obdulia, qui lui tuait la faim quelques jours, en le priant de lui tenir compagnie à table, et il est certain qu’il ne fallait pas user peu de salive pour le faire acquiescer et vaincre sa délicatesse et sa courtoisie. Benina, qui lisait la faim sur son visage, mettait moins d’étiquette dans ses procédés et le servait avec brusquerie, riant à part elle des mignardises et des manières de faire la petite bouche, avec lesquelles il couvrait délicatement son acceptation empressée.

Ce jour particulièrement qui se présentait si sinistre, et que l’apparition de Benina changea en l’un des plus heureux, Obdulia et Frasquito, lorsqu’ils eurent compris que le grave problème de la réfection organique était résolu, se lancèrent à cent mille lieues de la réalité, pour baigner leurs âmes dans la rosée ambiante des biens imaginaires. Le cercle des idées de Ponte était extrêmement limité; celles qu’il avait pu acquérir durant les vingt années de son apogée sociale s’étaient cristallisées, et si, d’un côté, elles ne subirent aucune modification, d’autre part, il n’en acquit aucune nouvelle. La misère le sépara de ses anciennes amitiés et relations, et, de même que son corps se momifiait, sa pensée passait, elle aussi, à l’état fossile. Dans sa compréhension des choses, il n’avait pas dépassé les lignes de niveau de 68 et 70. Il ignorait des choses que chacun sait: il ressemblait à un oiseau tombé du nid ou à un homme tombé des nues; il jugeait les événements et les personnes avec une innocente candeur. L’humiliation de son état affligeant et la retraite qui en fut la conséquence n’étaient point une des moindres raisons de son abaissement moral et de la pauvreté de ses idées. Dans la crainte qu’il ne lui fût fait mauvais visage, il passait des semaines entières sans sortir de son quartier, et, comme aucune nécessité impérieuse ne l’appelait dans le centre, il ne passait jamais la place Mayor. Il était continuellement hanté par la monomanie centrifuge; il préférait pour ses promenades les rues obscures et détournées où l’on rencontrait rarement un chapeau haut de forme. Dans de tels endroits, jouissant du calme, de l’oisiveté et de la solitude, son pouvoir imaginatif évoquait les temps heureux ou créait des êtres et des choses au goût et à la mesure d’un pauvre rêveur.

Dans ses entretiens avec Obdulia, Frasquito racontait indéfiniment sa vie sociale et élégante d’autrefois, avec des détails intéressants; comment il avait été admis aux soirées de madame une telle ou de la marquise de ci; quelles personnes distinguées il avait connues là, quels étaient leurs caractères, leurs habitudes et leur façon de s’habiller. Il énumérait les maisons somptueuses où il avait passé tant d’heures heureuses, dans le commerce des personnes des deux sexes les plus aimables de tout Madrid, se récréant par des conversations charmantes et autres passe-temps délicieux. Quand la conversation tombait sur les choses de l’art, Ponte, qui était fou de musique, entonnait des passages de Norma ou de Marie de Rohan, qu’Obdulia écoutait dans l’extase. D’autres fois, se lançant dans la poésie, il récitait les vers de don Gregorio Romero Larrañaga et d’autres poètes de ces temps niais. L’ignorance radicale de la jeune femme offrait un terrain singulièrement propice pour ces essais d’éducation littéraire, car tout était nouveau pour elle, tout lui causait le ravissement que peut éprouver un enfant auquel on offre son premier jouet.

La jeune fille—nous pouvons bien l’appeler ainsi, bien qu’elle fût mariée et qu’elle eût fait une fausse couche—ne pouvait se rassasier de recueillir des informations et des renseignements sur la vie de société et, bien qu’elle en eût quelque lointaine connaissance, par souvenirs vagues de son enfance, ou par ce que sa mère lui en avait raconté, elle trouvait dans les descriptions et peintures de Ponte un enchantement et une poésie plus grands. Sans aucun doute, la société du temps de Ponte était plus belle que celle d’aujourd’hui, les hommes étaient plus fins, les femmes plus jolies et plus spirituelles.

Sur la demande d’Obdulia, l’élégant fossile décrivait les réceptions et les bals, avec toutes leurs magnificences; le buffet ou ambigu, avec ses mets, gâteaux et rafraîchissements variés; il contait les aventures amoureuses qui avaient fait causer autrefois; il énumérait les règles de bonne éducation qui, pour lors, étaient en usage pour les plus petits détails de la vie élégante, et il faisait le panégyrique des beautés qui brillaient en son temps et qui étaient mortes aujourd’hui ou retirées dans les coins comme des vieilleries. Il ne laissait point au fond de l’encrier ses propres petites aventures ou ses fredaines amoureuses, ni les désagréments que pour ces choses il dut avoir avec des maris irrités ou des frères susceptibles. Il en était résulté qu’il avait eu aussi son petit duel correspondant, certainement, avec témoins, conditions, choix des armes, querelles pour un oui ou un non, et enfin choc des sabres, le tout se terminant en un fraternel déjeuner. Un jour après l’autre, il en était venu à conter toutes les péripéties de sa vie sociale, laquelle contenait toutes les variétés d’un naïf libertinage, de l’élégance pauvre et de la nigauderie la plus honnête. Frasquito était aussi un grand amateur de l’art scénique et il avait joué sur différents théâtres de société des rôles principaux dans Fleur d’un jour et la Mèche de ses cheveux. Il se rappelait encore des passages et des morceaux de ces deux rôles, qu’il répétait avec une emphase déclamatoire et qu’Obdulia écoutait avec ravissement, les yeux gros de larmes, pour employer le style de l’époque. Il raconta aussi, et il lui fallut pour cela deux séances entières, le bal costumé donné pour la fête de naissance de Maricastaña, une marquise ou baronne de je ne sais plus quoi. Frasquito, dût-il vivre mille ans, ne saurait oublier cette fête splendide à laquelle il avait assisté vêtu en brigand calabrais. Et il se rappelait tout, absolument tous les costumes et il les décrivait, les spécifiait, sans omettre le moindre petit ruban ou galon. Il est certain que les préparatifs de son déguisement, les pas qu’il dut faire pour se procurer les éléments caractéristiques de son costume lui prirent tant de temps, nuit et jour, qu’il dut manquer des semaines entières à son bureau et de là vint sa première absence et de cette première absence tout le commencement de ses traverses.

Frasquito pouvait encore, bien que sur une très petite échelle, satisfaire la curiosité d’Obdulia sur un autre point et lui donner l’illusion des voyages. Il n’avait pas fait le tour du monde, non, certes; pourtant il était allé à Paris, et pour un élégant cela suffisait peut-être bien. Paris! Et comment était Paris? Obdulia dévorait des yeux le narrateur, quand celui-ci rapportait avec d’hyperboliques saillies les merveilles de la grande ville, rien moins qu’à la fulgurante époque du second empire. Ah! l’impératrice Eugénie, les Champs-Élysées, les boulevards, Notre-Dame, le Palais-Royal!... Et, pour que tout entre dans la description, Mabille, les lorettes!... Ponte n’était resté qu’un mois et demi, vivant avec une grande économie, mettant à profit le temps, jour et nuit, pour que rien de ce qu’il avait à voir ne pût lui échapper. Et, durant ces quarante-cinq jours de liberté parisienne, il éprouva des jouissances indicibles, et il rapporta à Madrid des souvenirs et impressions de quoi conter durant trois années de suite. Il avait tout vu, le grand et le petit, le beau et le rare; il avait fourré son nez partout, et il faut avouer qu’il s’était permis aussi un peu de libertinage, désirant connaître les enchantements secrets et les grâces séductrices qui rendent tous les peuples esclaves, les faisant tributaires de la voluptueuse Lutèce.