—Cela se voit bien. Je ne connais personne qui vous égale pour la finesse des procédés. Franchement, vous êtes le prototype de l’élégance..., de la....

—Pour Dieu, épargnez-moi....»

Arrivés à cette phrase, la brusque entrée de Benina qui, sa besogne de récurage et de rangement de la cuisine et de la salle à manger terminée, se disposait à partir, les fit retomber à plat dans la réalité, des hauteurs où la fantaisie les avait transportés. Ponte s’aperçut que c’était l’heure d’aller remplir ses obligations dans la maison où il travaillait, et il demanda licence de se retirer à l’impériale dame. Elle la lui donna avec chagrin, se montrant inquiète à l’idée de la solitude dans laquelle elle allait vivre jusqu’au lendemain, dans ses palais habités par des ombres de chambellans et autres valeureux courtisans. Que ceux-ci prissent aux yeux du commun des mortels la forme et l’apparence de chats miaulants, peu lui importait. Dans sa solitude, elle se récréerait en discourant tout à son aise dans sa serre, en admirant ses magnifiques fleurs des tropiques et en respirant leurs parfums enivrants.

Ponte Delgado s’en alla, non sans avoir pris congé avec les salutations à la fois les plus affectueuses et les sourires les plus tristes. Benina qui le suivit pressa le pas pour le rejoindre, soit sous la porte cochère, soit dans la rue, désireuse d’échanger avec lui un petit mot en particulier.

XVIII

«Don Frasco, lui dit-elle en marchant coude à coude avec lui, dans la rue de San-Pedro-Martir, vous n’avez pas confiance en moi et vous devriez l’avoir. Je suis pauvre, plus pauvre que les rats, et Dieu sait les amertumes que j’endure pour arriver à soutenir ma maîtresse, la petite et moi-même.... Mais il y a qui me dépasse encore en pauvreté, et ce pauvre plus confirmé que personne, c’est vous-même..., ne dites pas le contraire.

—Seña Benina, je vous répète que vous êtes un ange.

—Oui, de... de corniche.... Je voudrais vous voir moins désemparé. Pourquoi Dieu vous a-t-il fait si timide et si honteux? La vergogne est une bonne chose, mais pas tant que cela, monsieur.... Oui, nous savons que M. de Ponte est une personne honorable; toutefois, il est tombé, et tombé si bas que, si le vent ne l’emporte pas c’est parce qu’il ne sait plus par où le prendre. Mais c’est bien, je suis saint Jean Bouche d’or; après avoir pourvu à tout le nécessaire pour aujourd’hui, il me reste une piécette. Prenez-la.

—Pour Dieu, seña Benina, dit Frasquito, pâlissant et rougissant tour à tour.

—Ne faites point de façons, cette piécette viendra à point pour vous permettre de la donner à Bernarda, pour le lit de cette nuit.