—Quel ange, Dieu saint, quel ange!
—Laissez là vos anges et prenez la monnaie. Vous ne voulez pas? Vous le regretterez. Vous verrez comme vous traitera la maîtresse du garni qui ne fait confiance et crédit que pour une nuit, rarement pour deux en épluchant son client. Et n’allez pas dire qu’elle me manquera. Comme je n’en ai pas d’autres, je me gouvernerai comme je pourrai pour tirer la «matérielle» de demain de dessous les pierres.... Prenez-la, vous dis-je.
—Seña Benina, je suis arrivé à une telle extrémité de misère et d’humiliation que j’accepterais votre piécette, oubliant qui je suis et mettant de côté ma dignité, et..., mais comment voulez-vous que je reçoive cette «avance», sachant, comme je le sais, que vous demandez l’aumône pour faire vivre votre maîtresse? Je ne peux pas, non..., ma conscience se soulève.
—Laissez là vos soulèvements qui ne sont pas de situation. Ou vous prendrez cette petite piécette, ou je me fâche tout de bon, aussi vrai que Dieu est le père. Don Frasquito, ne faites pas de façons, vous êtes plus pauvre que celui qui a inventé la faim. Ou bien, est-ce que vous auriez besoin de plus d’argent, parce que vous devez davantage à la Bernarda? Dans ce cas, je ne puis pas vous le donner, parce que je ne l’ai pas.... Mais, soyez sans crainte, vous n’aurez nul besoin de faire la bouche de miel pour la faire accepter. Croyez-vous donc que cette ogresse de Bernarda vous mangera vif si vous ne lui donnez pas les quarante sous d’un coup? A un paroissien comme vous, de l’aristocratie, on ne refuse pas l’hospitalité parce qu’il doit, je suppose, trois, quatre nuits.... Que le bon Frasquito se présente avec cent de ses pareils et il verra comme Bernarda ouvrira les oreilles.... Donnez-lui quatre réaux à compte et... allez dormir tranquille sur votre paillasse.»
Ou Ponte ne se laissait pas convaincre, ou, convaincu de l’agrément qu’il y aurait à posséder la piécette, il lui répugnait de tendre la main pour recevoir l’aumône. Benina renforça son argument en lui disant:
«Et puisque vous êtes un enfant si plein de vergogne, qui a peur de se disputer avec sa patronne, même après lui avoir payé cette somme, je parlerai, moi, à Bernarda, je lui dirai qu’elle ne vous cherche pas noise et qu’elle ne vous renvoie pas.... Allons, prenez ce que je vous donne et ne me faites pas refroidir le sang, don Frasquito.»
Et sans lui donner le temps de formuler de nouvelles protestations et un refus, elle lui prit la main, y plaça la piécette, lui ferma le poing avec force et s’éloigna en courant.
Ponte n’avait plus le pouvoir ni d’accepter ni de refuser l’argent. Il resta court, sans pouvoir prononcer une parole: il contempla la Benina comme une vision qui s’évanouit dans un rayon de lumière et, conservant dans sa main gauche la piécette, il tira son mouchoir de la main droite et s’essuya les yeux remplis de larmes. Il pleurait doucement, le cœur ému par l’admiration et la gratitude.
Benina s’attarda encore une heure avant de rentrer à la rue Impériale, parce qu’auparavant elle passa par la rue de la Ruda pour y faire ses emplettes. Elles durent être faites à crédit, car tout son argent était parti. Elle arriva à la maison vers deux heures, ce qui n’était certainement pas extraordinaire; d’autres jours elle était certainement rentrée beaucoup plus tard, sans que sa maîtresse se fût fâchée. La bonne ou mauvaise réception de Benina dépendait toujours de l’état d’humeur de doña Paca au moment où elle rentrait. Ce soir-là, par malheur, la pauvre dame de Ronda se trouvait dans une de ses plus terribles crises de nerfs. Son esprit avait des explosions subites, quelquefois déterminées par quelque contrariété insignifiante, d’autres fois par des mystères de l’organisme, difficiles à apprécier. Le fait est que, avant que Benina eût dépassé la porte, elle fut saluée par cette réprimande sévère: «Te paraît-il que ce soit une heure pour arriver? Il faudra que je parle à don Romualdo, pour qu’il me dise l’heure à laquelle tu sors de sa maison... pour que tu ne me racontes pas ce mensonge que tu es allée voir la petite et que tu lui as préparé à manger. Crois-tu, vraiment, que je suis idiote et que je donne crédit à toutes tes inventions? Ne réponds pas..., ne me donne pas d’explication, il n’en est nul besoin, et je ne les croirai pas. Oui, tu sais bien que je ne crois rien de tout ce que tu me dis, menteuse et trompeuse!»
Connaissant le caractère de sa maîtresse, Benina savait que le pire système contre ses accès de fureur était de la contredire, de lui donner des explications, d’être sincère et de se défendre. Doña Paca n’admettait aucun raisonnement, si juste qu’il fût. Plus les explications qu’on lui fournissait étaient claires, logiques et justes, plus elle se mettait en fureur. Plus d’une fois Benina innocente dut reconnaître les torts imaginaires que lui imputait sa maîtresse, parce qu’en agissant ainsi elle se calmait plus vite.