«Eh bien! oui, madame doña Francisca, lui dit-elle en l’embrassant. Croyez-vous que, m’étant choisi un fiancé aussi ravissant et si plaisant, je puisse le laisser dans l’embarras et ne pas le couvrir de pommade?

—Ne crois pas que tu vas m’enjôler avec tes plaisanteries, friponne, flatteuse, lui disait la dame déjà désarmée et vaincue. Je puis t’assurer que l’usage que tu as fait de l’argent de Trujillo m’est tout à fait indifférent, je n’aurais jamais voulu y toucher.... J’aimerais mieux mourir de faim que de me salir les mains avec.... Donne-le, donne-le à qui tu voudras, ingrate, et laisse-moi en paix; laisse-moi mourir seule, oubliée de toi et de tout le monde.

—Ni vous ni moi nous ne sommes pour mourir de sitôt, parce que nous avons encore beaucoup de combats à faire, lui dit la servante en disposant avec empressement tout ce qu’il fallait pour manger.

—Nous allons voir quelles saletés tu m’as encore rapportées aujourd’hui.... Montre-moi ton panier.... Mais, ma fille, tu n’as pas honte de porter à ta maîtresse ces affreux morceaux de viande où il n’y a que de la peau? Et quoi encore? Des choux-fleurs? Tu m’empestes avec tes choux-fleurs, ils me donnent des renvois pendant trois jours au moins.... Enfin, pourquoi sommes-nous au monde si ce n’est pour souffrir? Donne-moi cette ratatouille.... Et des œufs, tu n’en as point apportés? Tu sais que je ne puis les souffrir que s’ils sont extrêmement frais.

—Vous mangerez ce qu’on vous donnera, sans grogner, car c’est offenser Dieu que d’apporter tant de si et de mais à la nourriture qu’il nous envoie dans sa bonté.

—Bien, ma fille, comme tu voudras. Nous mangerons ce qu’il y a, et nous remercierons Dieu. Mais mange, toi aussi, car cela me fait peine de te voir si affairée, t’occupant de tous et n’oubliant que toi-même et le soulagement de tes besoins. Assois-toi et dis-moi ce que tu as fait aujourd’hui.»

Elles passèrent la moitié de la soirée, mangeant ensemble, assises à la table de la cuisine, doña Paca soupirant de toute son âme à chaque bouchée, exprimant ainsi les idées qui bouillaient en sa cervelle.

«Dis-moi, Nina, parmi toutes ces choses rares, incompréhensibles qu’il y a de par le monde, n’y aurait-il pas, par hasard, un moyen..., un procédé..., je ne sais comment dire, un sortilège par lequel nous autres nous pourrions, par exemple, passer de la misère à l’abondance, par lequel ce qu’il y a de trop dans tant de mains avaricieuses passerait dans nos mains à nous qui n’avons rien?

—Que dites-vous, madame? Qu’il pourrait arriver en un clin d’œil que nous passions de la pauvreté à la richesse et que, une supposition, notre maison se trouve pleine d’argent et de tout ce que Dieu a créé?

—C’est ce que je veux dire. Si les miracles sont des vérités, pourquoi n’en arrive-t-il pas un à nous qui le méritons si bien?