«Et qu’as-tu à me raconter, femme? Quelle réception t’a faite mon parent Carlos? Comment est-il? Est-il bien? Il ne crève point d’envie? Tu n’as besoin de me rien dire, parce que, comme si j’avais été cachée derrière un rideau, je sais tout ce qu’il t’a dit.... On ne me trompe jamais! Il t’a dit que tout ce qui m’arrive vient de ma mauvaise habitude de ne point tenir de comptes. Personne n’est capable de le faire revenir de cette niaiserie. Chaque fou a sa folie: celle de mon parent est de vouloir tout régler avec des chiffres.... Avec eux, il a fait sa petite fortune en volant la douane et les paroissiens; c’est avec eux qu’il espère, à la fin de sa vie, sauver son âme, et aux pauvres il recommande sa médecine des chiffres qui, lui, ne le sauvera pas et qui à nous ne sert de rien. Est-ce cela? Est-ce bien ce qu’il t’a dit?
—Oui, madame, il me semble l’entendre parler.
—Et après tout ce rabâchage sur le doit et l’avoir, il t’aura certainement donné une aumône pour moi.... Il ignore que ma dignité s’oppose à ce que je la reçoive. Je le vois ouvrant son tiroir comme quelqu’un qui veut et qui ne veut pas, prenant le portefeuille qui contient les billets, en le cachant pour que tu ne le voies pas; je le vois soupeser le petit sac et le refermer soigneusement; je le vois retirant la clef..., puis le grand cochon fait sa cochonnerie. Je ne puis préciser la somme qu’il t’aura remise pour moi, parce qu’il est très difficile de suivre les calculs de l’avarice, mais je puis affirmer, sans crainte de me tromper, qu’elle ne dépasse pas quarante douros.»
La tête que Benina fit en entendant cela ne saurait se décrire. La vieille dame, qui l’observait avec soin, devint blême et dit après une courte pause:
«Est-ce vrai? Est-ce que je me trompe de beaucoup? Pourtant, quelque chiche et mesquin que soit cet homme, il ne sera pas descendu au-dessous de vingt-cinq douros: moins, je ne saurais l’admettre. Non, Nina, je ne l’admets pas.
—Madame, vous rêvez, répliqua l’autre en se plantant ferme dans la réalité. Don Carlos n’a rien donné, ce qu’on peut appeler rien. Pour le mois prochain il commencera à vous donner une paye de deux douros mensuels.
—Menteuse et fourbe! Crois-tu me leurrer avec tes mensonges artificieux? Va, va, je ne veux pas me rendre malade...; tu me tiens pour de trop bon compte, et je ne suis pas pour me faire mal avec une colère d’enfant..., tu as compris, Nina, tu as compris? Tu t’en entendras avec ta conscience. Je m’en lave les mains. Mais tu ne vois pas que je te confonds à l’instant et que je découvre tous tes méfaits, et je prie Dieu qu’il te donne ta récompense! Oui, tu fais maintenant la naïve, la petite chatte qui a manqué sa souris. Mais tu ne vois pas que je vais te confondre à l’instant et que je devine jusqu’au plus profond de toi-même? Allons, femme, avoue-le, ne joins point le mensonge à l’infamie.
—Comment, madame?
—Puisque tu as succombé à la mauvaise tentation, confesse-le-moi, et je te pardonne.... Tu ne veux point le déclarer? Tant pis pour toi et pour ta conscience, parce que je vais te faire monter le rouge au front. Veux-tu voir? Eh bien! les vingt-cinq douros que don Carlos t’a remis pour moi, tu les as remis à ce Frasquito Ponte pour qu’il paye ses dettes et puisse aller manger à l’auberge, pour qu’il s’achète des cravates, de la pommade et une nouvelle canne.... Oui, oui, tu vois, friponne, comme je devine tout et à combien peu servent tes cachotteries. Maintenant tu t’es mise à protéger ce ténor défraîchi, et tu l’aimes mieux que moi, tu as compassion de lui, et moi qui t’aime tant, la foudre peut me frapper.»
La vieille femme se mit à fondre en larmes, et Benina, qui sentait une démangeaison de répondre à de si grandes impertinences et de lui donner le fouet comme à un enfant artificieux, à voir ces larmes se sentit prise de compassion. Elle savait que les pleurs indiquaient toujours la fin de la crise de colère, l’apaisement de l’accès et que, pour mieux dire, quand cela arrivait, il valait mieux sourire et tourner la discussion en plaisanterie aimable.