La Burlada, qui était une de celles qui avaient attrapé le plus, lançait par sa bouche couleuvres et crapauds, excitait les esprits contre la Caporale et contre Élisée. Enfin, la police dut intervenir, les menaçant de les empoigner s’ils ne se taisaient pas. Et cela fut comme la parole de Dieu. Les intrus s’éloignèrent et les habitués reprirent leur place dans le passage de l’église. Benina ne retira de toute sa campagne de ce jour, enterrement et mariage réunis, que vingt-deux centimes, et Almudena dix-sept. On disait que Casiana et Élisée avaient fait une piécette et demie chacun.

Benina et l’aveugle marocain se retirèrent ensemble, en se lamentant de leur mauvaise chance: ils s’arrêtèrent, comme la dernière fois, à la place du Progrès et s’assirent au pied de la statue, pour délibérer sur les difficultés et angoisses de la présente journée.

Benina ne savait plus à quel saint se vouer; avec l’aumône de cette journée elle ne voyait pas comment se tirer d’affaire, parce qu’elle était obligée de payer quelques menues dettes dans les boutiques de la rue de la Ruda, pour soutenir son crédit et pouvoir escroquer un jour de plus. Almudena lui dit qu’il se trouvait dans l’impossibilité absolue de lui venir en aide; le plus qu’il pouvait faire était de lui remettre ses sous du matin et, pour le soir, ce qu’il pourrait recevoir dans la journée en allant mendier à sa place accoutumée, rue du Duc-d’Albe, près de la caserne de la Garde civile. La vieille refusa cette générosité, parce qu’il fallait bien qu’il vécût et qu’il mangeât, lui aussi, ce à quoi le Marocain répondit qu’avec un café et un morceau de pain il en aurait assez jusqu’à la nuit. Refusant d’accepter son offre, Benina mit la conversation sur la conjuration pour appeler le roi d’en bas, montrant dans la réussite une confiance et une foi qui s’expliquaient facilement par la grande nécessité où elle se trouvait. L’inconnu et le mystérieux font leurs prosélytes dans le royaume du désespoir, habité par les âmes qui ne trouvent aucune consolation d’aucun côté.

«A l’instant même, dit la pauvre femme, je vais acheter les objets. C’est aujourd’hui vendredi, demain samedi, nous tenterons l’aventure.

—Et il faut acheter toutes choses sans parler.

—Sûrement, sans dire une parole. Que risque-t-on à tenter l’épreuve? Et dis-moi autre chose: est-il indispensable que ce soit à minuit?»

L’aveugle affirma que oui, et il répéta une à une les règles et conditions nécessaires pour l’efficacité de la conjuration, et Benina s’efforça de se fixer le tout dans la mémoire.

«Oui, je sais, lui dit-elle à la fin, que tu seras toute la journée près de la petite fontaine du duc d’Albe. S’il me manque quelque chose, j’irai te le demander et aussi pour que tu m’apprennes la prière. C’est cela qui va me demander un grand travail, de l’apprendre, et par-dessus tout si tu ne veux pas me la mettre en langage chrétien, car, pour ce qui est du tien, fils de mon âme, je ne sais pas comment je pourrai faire pour ne pas me tromper.

—Si tu te trompes, le roi ne viendra pas.»

Découragée par ces difficultés, Benina se sépara de son ami, avec l’idée de se procurer encore quelques sous pour pourvoir aux nécessités du jour. Certaine qu’elle était de ne pouvoir recourir au crédit, elle se mit à mendier au coin de la rue San-Milan, près de la porte du café des Orangers, importunant les passants par la relation de ses malheurs: elle sortait de l’hôpital, son mari était tombé d’un échafaudage, elle n’avait pas mangé depuis trois jours, et autres mensonges pouvant attendrir les cœurs. C’est ainsi qu’elle faisait sa récolte, et elle aurait reçu certainement davantage si un maudit sergent de ville qui vint à passer ne l’avait point menacée de l’emmener à la prison de la Latina, si elle ne prenait pas le large et au galop. Elle s’occupa ensuite à acheter les menus objets de la conjuration, entreprise ardue, car il fallait tout faire par signes, et elle s’en alla à la maison, songeant combien il lui serait difficile de suivre cette diable d’entreprise sans que sa maîtresse s’en doutât. Il n’y avait pas d’autres moyens pour elle d’y arriver que de faire semblant que don Romualdo était tombé malade et qu’il lui avait fait demander de venir le veiller, et alors de sortir sous ce prétexte et d’aller à la maison d’Almudena.... Mais la présence de la Pedra pouvait être un obstacle: au danger que la présence d’un témoin incrédule ne rende la réussite impossible se joignait l’inconvénient grave qu’en cas de réussite la pocharde voulût s’approprier tout ou partie des trésors donnés par le roi.... Pour sûr, il conviendrait mieux qu’au lieu de les avoir en pierres précieuses on lui donnât le tout en monnaie courante ou en paquets de billets de banque, bien empaquetés avec des bandes gommées comme elle l’avait vu chez le changeur. Parce que, ce ne serait pas une mince opération que de porter chez l’orfèvre, pour lui en proposer l’achat, tant de perles, de saphirs et de diamants. Enfin, qu’on les lui donne comme on voudra: ce n’est point le cas d’exiger d’autre chose.