Doña Paca n’était point de bonne humeur, parce que le matin, il était venu chez elle un commis de boutique qui l’avait insultée avec des expressions brutales et grossières. La pauvre femme pleurait et s’arrachait les cheveux, suppliant sa fidèle amie de retourner la terre pour trouver ce peu de douros qui manquaient, pour les jeter à la face imbécile de ce boutiquier, et Benina se rompit la cervelle à la recherche de la solution de ce terrible problème.

«Femme, par pitié, parle, invente quelque chose, lui disait la pauvre affligée, au milieu d’une mer de larmes. Ne doit-on pas trouver les amis à l’occasion? Dans des circonstances aussi critiques, il faut bannir toute fausse honte.... Ne te semble-t-il pas comme à moi que ton bon Don Romualdo pourrait nous sortir d’embarras?»

La servante ne protesta pas. Préparant le dîner de sa maîtresse, elle retournait dans son esprit les combinaisons les plus subtiles. Doña Paca ayant répété sa proposition, Benina parut la considérer comme raisonnable «Don Romualdo...; mais oui, j’irai le voir...; mais je ne réponds de rien, madame, je ne réponds de rien. Peut-être faut-il se méfier.... Faire l’aumône est une chose, prêter de l’argent une autre... et il faut au moins dix douros pour sortir d’embarras.... Qu’a dit cette brute de Gabino? qu’il reviendrait demain faire encore du scandale? Canaille, voleur!... vendeur de marchandises falsifiées!... Pourtant, c’est une affaire de dix douros, et je ne sais pas si don Romualdo.... Je pencherais pour la négative. Mais sa sœur est un peu comme «un poing sur la figure».... Dix douros!... Mais que madame ne trouve pas étonnant si je tarde à rentrer. Ces choses-là... on ne sait pas comment les traiter.... Cela dépend de l’effet qu’elles produisent; on réussit mieux avec celui qui vous dit: «Repassez».... Je m’en vais; je suis pleine d’inquiétude...; attendre, mais celui qui veut arriver à la maison ne doit point se mettre en retard.

—Surtout ne reviens pas les mains vides. Va-t’en, ma fille, va-t’en, que le Seigneur t’accompagne et qu’il affine tes raisonnements. Si j’avais ton habileté, je sortirais bien promptement de ces embarras. Ici je vais prier tous les saints du ciel pour qu’ils t’inspirent et qu’à deux heures ils nous sortent de ce purgatoire. Adieu, ma fille.»

S’étant tracé un plan, le seul qui dans son jugement avisé lui parût présenter une chance de réussite, Benina se dirigea vers la rue du Mediodia-Grande et les garnis, propriété de son amie doña Bernarda.

XX

La maîtresse de l’établissement était absente. Benina fut reçue par la fondée de pouvoirs et par un homme appelé Prieto, qui jouissait de toute la confiance de la patronne et tenait la comptabilité de la location des lits. La vieille fut obligée d’attendre, car cette paire de congres manquait des pouvoirs nécessaires pour résoudre le problème qui la troublait si cruellement. Parlant et reparlant du commerce de garni, ils racontaient que l’année se présentait très mal: chaque nuit on avait moins de personnes à coucher, et les patrons se plaignaient fort. Benina en vint à s’informer de Frasquito Ponte: ce à quoi Prieto répondit que, la nuit dernière, il s’était vu dans la nécessité de ne pas le recevoir, parce qu’il était débiteur de sept lits et qu’il n’avait pu donner aucun acompte.

«Pauvre monsieur! dit Benina, il aura dormi à la belle étoile.... C’est triste... à son âge.... Malgré sa teinture, il est plus vieux que la Cuesta de la Vega.»

La fondée de pouvoirs dit que don Frasquito, ne sachant où aller, avait trouvé un asile dans la maison de la Comadréjà, rue du Mediodia-Chica, à deux pas de là. Au surplus, le bruit avait couru qu’il était tombé malade. Entendant cela, Benina, oubliant aussitôt le motif principal qui l’avait conduit chez Bernarda, ne songea plus qu’à vérifier par elle-même ce qu’il était définitivement advenu du pauvre désemparé Frasquito. Elle avait le temps de faire un saut jusqu’à la maison de la Comadréjà et de revenir au moment où Bernarda rentrerait chez elle. Aussitôt dit, aussitôt fait. Un instant après, la diligente vieille entrait dans la taverne borgne qui reçoit le public dans l’établissement en question, et la première personne qu’elle aperçut fut cet abominable type de Luquitas, l’époux d’Obdulia, lequel, avec d’autres gens de mauvaise vie et deux ou trois femmes, sales et malpropres, jouait aux cartes sur une horrible table ronde, au milieu de verres de cariñena et de pardillo. Au moment où Benina entrait, ces gens finissaient une partie, et, avant d’entamer une autre main, le gendre de doña Paca, jetant sur la table les cartes visqueuses, qui auraient pu lutter de malpropreté avec les mains des joueurs, se leva en titubant, et, d’une langue empâtée, avec les manières caressantes qui sont le propre des pochards, il offrit à la servante de sa belle-mère un verre de vin:

«Non, monsieur, j’ai déjà bu.... Je vous remercie,» dit la vieille en refusant le verre.