Mais comme il insistait vivement, les autres s’étant joints à lui pour l’inviter à boire, Benina prit peur et accepta la moitié d’un verre poisseux. Elle ne voulait point se mettre mal avec de tels gens, pour ce qui aurait pu en arriver, et, sans perdre de temps en observations et réprimandes au vicieux Luquitas, sur l’abandon dans lequel il laissait sa femme, elle revint directement à l’objet de sa venue et dit:

«Est-ce que la Pitusa n’est pas là?

—Elle est là pour vous servir,» dit une femme pâle, sortant par une porte bien dissimulée entre les étagères pleines de bouteilles et de carafes, derrière le comptoir. La porte ressemblait à la fissure par laquelle se glisse une anguille, et la femme était certainement la plus maigre, la plus fluette et la plus glissante qui pût se rencontrer dans la faune de ces sortes de femmes. Son visage était si mince qu’à le considérer de profil on aurait pu le croire fait en découpure comme les figures qui sont sur les girouettes. Son cou ne faisait aucun pli et, à l’une de ses oreilles, le trou pour la boucle était tellement grand qu’on aurait pu facilement y passer un doigt. Les dents rares et noires, les sourcils absents, les cils rares, les yeux tendres, avec une acuité de lynx, complétaient sa physionomie. De son corps il n’y a rien à dire, sinon qu’il serait difficile de rencontrer une forme plus exactement comparable à un manche à balai habillé ou, si l’on veut, recouvert de chiffons pour frotter; des bras et des mains qui, en gesticulant, semblaient flageller comme les barbes d’un plumeau avec lequel on voudrait épousseter son interlocuteur; de sa langue et de son accent, nous pouvons dire qu’ils donnaient l’idée d’une personne qui se gargariserait et quoique cela puisse paraître étrange, je dois dire pourtant que de toutes ces apparences il ressortait un certain air affable, un aspect attrayant et, pour terminer, nous pouvons affirmer que la Pitusa était fort loin d’être antipathique.

«Qu’est-ce qui amène la seña Benina dans nos parages? dit la Pitusa en lui frappant amicalement les deux épaules. J’ai entendu dire que vous êtes dans une grande maison, dans une maison riche... où vous devez avoir de bons profits.... Et votre chat ne doit certes pas être malheureux?...

—Ma fille, non.... Il y a un siècle de cela. Maintenant, nous sommes en baisse.

—Quoi, cela va mal?

—Nous tâchons de tirer en avant, nous tâchons seulement. S’il y a de la soupe, nous en mangeons; s’il n’y en a pas, rien.... Et le Comadréjà, il est bien?...

—Désirez-vous que je l’appelle, seña Benina?

—Ma fille, je te demande seulement comment il se porte, s’il est en bonne santé.

—Il se défend. Mais sa blessure s’ouvre malheureusement quand il y pense le moins.