Suivant cette idée, elle pensa qu’il lui conviendrait de s’assurer une participation modique, car prendre à elle seule un dixième, ce serait vraiment trop risquer. Il ne lui convenait pas d’entrer en compte avec la Pedra et Quart-de-Kilo, qui jouaient à toutes les extractions; il valait mieux s’entendre pour cette affaire avec Pulido, son compagnon de mendicité à la paroisse, car on prétendait qu’il faisait des combinaisons de numéros à la loterie avec le vacher voisin d’Obdulia, et, pour le trouver chez lui avant qu’il partît pour mendier, elle pressa le pas vers la rue de la Cabeza et se dirigea vers l’établissement d’ânesses à lait. C’est dans les étables de ces pacifiques bêtes que les laitiers, gens simples et bons, donnaient asile à Pulido. La sœur de la laitière vendait des dixièmes dans la rue, et un oncle du vacher, qui avait fait le même commerce, même rue, même maison, quelques années auparavant, avait fait fortune et s’était retiré dans son pays, où il avait acheté des terres. La passion du jeu s’était perpétuée dans l’établissement, passant à l’état de vice. A la date où nous sommes arrivés de cette histoire, avec ce que les âniers avaient dépensé en quinze années de jeu, ils auraient pu tripler leur troupeau de bêtes.

Benina eut la chance de rencontrer toute la famille réunie, toutes les ânesses étant déjà rentrées de leurs excursions matinales. Pendant que ces dernières prenaient leur ration d’avoine et de son, les gens se livraient à des calculs de probabilité et pesaient les raisons qui pouvaient donner la certitude que le jour suivant le numéro 5005 sortirait, car ils en possédaient un dixième. Pulido, examinant le cas avec sa puissante vue intérieure, d’autant plus vive que celle du corps était obscurcie, renforça la conviction des âniers, en leur disant qu’il était aussi sûr que le 5005 gagnerait qu’il pouvait affirmer qu’il y avait un Dieu dans le ciel et un diable aux enfers. Inutile de dire que la prétention de Benina tomba au milieu de la gent aveuglée comme une bombe et que le premier mouvement général fut de lui refuser la participation qu’elle sollicitait, car cela équivalait à lui faire cadeau de monceaux d’or. La mendiante se piqua, disant qu’il ne lui manquait certes pas trois piécettes pour jouer à elle toute seule un petit dixième et ce coup d’audace produisit son effet. Pour terminer, il fut convenu que, si elle achetait un dixième, ils lui en prendraient la moitié, en lui donnant une participation de deux réaux dans le magique numéro 5005, numéro sûr, aussi sûr que si on le voyait déjà sorti. Ainsi fut fait: Benina sortit et acheta un dixième du numéro 4844 lequel, vu par les autres et répété à haute voix par l’aveugle, produisit dans toute la réunion des joueurs la plus grande confusion et le plus grand trouble comme si, par un art mystérieux, la chance avait passé d’un numéro à l’autre. A la fin, tous les traités et combinaisons se firent au goût de chacun et l’ânier distribua les papiers de participation, la vieille se contentant de six réaux sur son billet et de deux sur l’autre.

Pulido sortit en grognant et s’en alla à la paroisse, de mauvaise humeur, disant que cette hypocrite ecclésiastique était venue leur ficher la guigne pour leur numéro de la loterie; les âniers se mirent à parler à tort et à travers sur le compte d’Obdulia, disant qu’elle ne payait pas son pain, qu’elle achetait des corbeilles de fleurs et que son propriétaire allait la mettre dans la rue; et Benina s’en alla visiter la petite, qu’elle trouva dans les mains de la coiffeuse occupée à lui faire une jolie tête. Ce jour-là ses beaux-parents lui avaient envoyé des boulettes de hachis et des sardines en saumure; Luquitas était rentré à la maison à six heures du matin et il dormait encore maintenant comme un loir. La petite, elle, songeait à aller faire un tour de promenade, ayant une envie folle de voir des jardins, des arbres, des équipages, des gens élégants, et sa coiffeuse l’engageait à aller au Retiro, où elle verrait tout cela et, en outre, toutes les bêtes féroces du monde et même des cygnes qui sont comme qui dirait des oies plus fières. Apprenant que Frasquito malade avait trouvé un refuge dans la maison de doña Paca, la petite montra un très vif chagrin et parla d’aller le voir de suite, mais Benina la fit renoncer à cette idée.

Il valait mieux laisser passer quelques jours avant d’exposer le malade à des conversations délirantes qui lui mettaient la cervelle à l’envers. Se rendant à ce sage raisonnement, Obdulia congédia la servante, décidée à aller à la promenade, et Benina s’en alla d’un pas agile à la rue de la Ruda où elle comptait acquitter quelques petites dettes de peu d’importance. Tout en marchant, elle songeait qu’elle ferait bien de céder une partie de l’engagement excessif qu’elle avait à la loterie et, dans ce but, elle se dit qu’il conviendrait de chercher le Maure aveugle pour l’engager à jouer une piécette. Cette opération-là était certainement plus sûre que celle d’évoquer les esprits souterrains.

Elle songeait à cela lorsqu’elle se rencontra nez à nez avec Pedra et Diega qui revenaient de vendre, portant à la main, entre elles deux, un panier plat rempli de mercerie à bon marché. Elles s’arrêtèrent, désireuses de lui raconter quelque chose d’extraordinaire et qui devait l’intéresser.

«Vous ne savez pas, patronne, Almudena est en train de vous chercher.

—Il me cherche? J’ai justement besoin de lui parler, pour savoir s’il me prendrait....

—Vous ferez bien de prendre vos précautions. Il dit....

—Quoi?

—Qu’il est furieux... fou furieux. Pour un peu, il m’aurait tuée ce matin, avec la grande antipathie qu’il a pour moi. Enfin, il divague.