Le réservoir d'un moulin étoit terminé d'un côté, par un marais sur les bords duquel mes camarades et moi avions coutume de nous tenir, à la haute marée, pour pêcher de petits poissons. À force d'y piétiner, nous en avions fait un vrai bourbier. Ma proposition fut d'y construire une chaussée sur laquelle nous puissions marcher de pied ferme. Je montrai en même-temps à mes compagnons un grand tas de pierres, destinées à bâtir une maison près du marais, et très-propres à remplir notre objet. En conséquence, le soir, dès que les ouvriers furent retirés, je rassemblai un certain nombre d'enfans de mon âge, et en travaillant avec la diligence d'un essaim de fourmis, et nous mettant quelquefois quatre pour porter une seule pierre, nous les chariâmes toutes, et construisîmes un petit quai. Le lendemain matin, les ouvriers furent très-surpris de ne plus retrouver leurs pierres. Ils virent bientôt qu'elles avoient été conduites à notre chaussée. On fit les recherches sur les auteurs de ce méfait. Nous fûmes découverts. On porta des plaintes. Plusieurs d'entre nous essuyèrent des corrections de la part de leurs parens; et quoique je défendisse courageusement l'utilité de l'ouvrage, mon père me convainquit enfin que ce qui n'étoit pas strictement honnête, ne pouvoit être regardé comme utile.

Peut-être sera-t-il intéressant pour vous d'apprendre quelle sorte d'homme étoit mon père. Il avoit une excellente constitution. Il étoit d'une taille moyenne, mais bien fait, fort, et mettant beaucoup d'activité dans tout ce qu'il entreprenoit. Il dessinoit avec propreté, et savoit un peu de musique. Sa voix étoit sonore et agréable, quand il chantoit un pseaume ou une hymne, en s'accompagnant avec son violon, ce qu'il fesoit souvent le soir après son travail; il y avoit vraiment un grand plaisir à l'entendre. Il étoit aussi versé dans la mécanique, et savoit se servir des outils de divers métiers. Mais son plus grand mérite étoit d'avoir un entendement sain, un jugement solide et une grande prudence, soit dans sa vie privée, soit dans ce qui avoit rapport aux affaires publiques. À la vérité il ne s'engagea point dans les dernières, parce que sa nombreuse famille et la médiocrité de sa fortune fesoient qu'il s'occupoit constamment des devoirs de sa profession. Mais je me souviens très-bien que les hommes qui dirigeoient les affaires, venoient souvent lui demander son opinion sur ce qui intéressoit la ville, ou l'église à laquelle il étoit attaché, et qu'ils avoient beaucoup de déférence pour ses avis. On le consultoit aussi sur des affaires particulières; et il étoit souvent pris pour arbitre entre les personnes qui avoient quelque différend.

Il aimoit à réunir à sa table, aussi souvent qu'il le pouvoit, quelques amis ou quelques voisins, en état de raisonner avec lui, et il avoit toujours soin de faire tomber la conversation sur quelque sujet utile, ingénieux et propre à former l'esprit de ses enfans. Par ce moyen, il tournoit de bonne heure notre attention vers ce qui étoit juste, prudent, utile dans la conduite de la vie. Il ne parloit jamais des mets qui paroissoient sur la table. Il n'observoit point s'ils étoient bien ou mal cuits, de bon ou de mauvais goût, trop ou trop peu assaisonnés, préférables ou inférieurs à tel autre plat du même genre. Ainsi, accoutumé dès mon enfance à ne pas faire la moindre attention à ces objets, j'ai toujours été parfaitement indifférent à l'espèce d'alimens qu'on m'a servis; et je m'occupe encore si peu de ces choses-là, que quelques heures après mon dîner il me seroit difficile de me ressouvenir de quoi il a été composé. C'est, sur-tout, en voyageant que j'ai senti l'avantage de cette habitude; car il m'est souvent arrivé de me trouver avec des personnes, qui ayant un goût plus délicat que le mien, parce qu'il étoit plus exercé, souffroient dans bien des occasions où je n'avois rien à désirer.

Ma mère avoit aussi une excellente constitution. Elle nourrit elle-même tous ses dix enfans; et je n'ai jamais vu ni à elle, ni à mon père, d'autre maladie que celle dont ils sont morts. Mon père mourut à l'âge de quatre-vingt-sept ans, et ma mère à celui de quatre-vingt-cinq. Ils sont enterrés à Boston, dans le même tombeau; et il y a quelques années que j'y plaçai un marbre avec cette inscription.

«Ci-gissent

»Josias Franklin et Abiah,

»sa femme.

»Ils vécurent ensemble avec une affection réciproque pendant cinquante-neuf ans; et sans biens-fonds, sans emploi lucratif, par un travail assidu et une honnête industrie, ils entretinrent décemment une famille nombreuse, et élevèrent avec succès treize enfans et sept petits-enfans.—Que cet exemple, lecteur, t'encourage à remplir diligemment les devoirs de ta vocation, et à compter sur les secours de la providence!

»Il fut pieux et prudent;

»Elle, discrète et vertueuse.

»Leur plus jeune fils, par un sentiment de piété filiale, consacre cette pierre à leur mémoire.»

Mes digressions multipliées me font appercevoir que je deviens vieux. Mais nous ne devons pas nous parer pour une société particulière, comme pour un bal de cérémonie. Ma manière ne mérite peut-être que le nom de négligence.

Revenons. Je continuai à être employé au métier de mon père pendant deux années, c'est-à-dire, jusqu'à ce que j'eus atteint l'âge de douze ans. Alors, mon frère John, qui avoit fait son apprentissage à Londres, quitta mon père, se maria et s'établit à Rhode-Island. Je fus, suivant toute apparence, destiné à remplir sa place, et à rester toute ma vie fabricant de chandelles. Mais mon dégoût pour cet état ne diminuoit pas; et mon père appréhenda que s'il ne m'en offroit un plus agréable, je ne fisse le vagabond et ne prisse le parti de la mer, comme avoit fait, à son grand mécontentement, mon frère Josias. En conséquence, il me menoit quelquefois voir travailler des maçons, des tonneliers, des chaudronniers, des menuisiers et d'autres artisans, afin de découvrir mon penchant, et de pouvoir le fixer sur quelque profession qui me retînt à terre. Ces visites ont été cause que depuis j'ai toujours beaucoup de plaisir à voir de bons ouvriers manier leurs outils; et elles m'ont été très-utiles, puisqu'elles m'ont mis en état de faire de petits ouvrages pour moi, quand je n'ai pas eu d'ouvrier à ma portée, et de construire de petites machines pour mes expériences, à l'instant où l'idée que j'avois conçue étoit encore fraîche et fortement imprimée dans mon imagination.

Enfin, mon père résolut de me faire apprendre le métier de coutelier; et il me mit pour quelques jours en essai chez Samuel Franklin, fils de mon oncle Benjamin. Samuel avoit appris son état à Londres et s'étoit établi à Boston. Le payement qu'il demandoit pour mon apprentissage ayant déplu à mon père, je fus rappelé à la maison.

J'étois, dès mes plus jeunes ans, passionné pour la lecture, et je dépensois en livres tout le peu d'argent que je pouvois me procurer. J'aimois, sur-tout, les relations de voyages. Ma première acquisition fut le Recueil de Bunyan, en petits volumes séparés. Je vendis ensuite ce recueil pour acheter la Collection historique de R. Burton, laquelle consistoit en quarante ou cinquante petits volumes peu coûteux.

La petite bibliothèque de mon père étoit presqu'entièrement composée de livres de théologie-pratique et de controverse. J'en lus la plus grande partie. Depuis, j'ai souvent regretté, que dans un temps où j'avois une si grande soif d'apprendre, il ne fut pas tombé entre mes mains des livres plus convenables, puisqu'il étoit alors décidé que je ne serois point élevé dans l'état ecclésiastique. Il y avoit aussi parmi les livres de mon père, les Vies de Plutarque, que je parcourois continuellement; et je regarde encore comme avantageusement employé le temps que je consacrai à cette lecture. Je trouvai, en outre, chez mon père, un ouvrage de Defoe, intitulé: Essai sur les Projets; et peut-être est-ce dans ce livre que j'ai pris des impressions, qui ont influé sur quelques-uns des principaux évènemens de ma vie.