Mon goût pour les livres, détermina enfin mon père à faire de moi un imprimeur, bien qu'il eût déjà un fils dans cette profession. Mon frère étoit retourné d'Angleterre, en 1717, avec une presse et des caractères, afin d'établir une imprimerie à Boston. Cet état me plaisoit beaucoup plus que celui que je fesois: mais j'avois pourtant encore une prédilection pour la mer. Pour prévenir les effets qui pouvoient résulter de ce penchant, mon père étoit impatient de me voir engagé avec mon frère. Je m'y refusai quelque temps; mais, enfin, je me laissai persuader, et je signai mon contrat d'apprentissage, n'étant encore âgé que de douze ans. Il fut convenu que je servirois comme apprenti jusqu'à l'âge de vingt-un ans, et que je ne recevrois les gages d'ouvrier que pendant la dernière année.

En peu de temps, je fis de grands progrès dans ce métier, et je devins très-utile à mon frère. J'eus alors occasion de me procurer de meilleurs livres. La connoissance que je fis nécessairement des apprentis des libraires, me mit à même d'emprunter de temps en temps quelques volumes, que je rendois très-exactement, sans les avoir gâtés. Combien de fois m'est-il arrivé de passer la plus grande partie de la nuit à lire à côté de mon lit, quand un livre m'avoit été prêté le soir, et qu'il falloit le rendre le lendemain matin, de peur qu'on ne s'apperçût qu'il manquoit ou qu'on n'en eût besoin!

Par la suite, M. Mathieu Adams, négociant très-éclairé, qui avoit une belle collection de livres, et qui fréquentoit notre imprimerie, fit attention à moi. Il m'invita à aller voir sa bibliothèque, et il eut la complaisance de me prêter tous les livres que j'eus envie de lire. Je pris alors un goût singulier pour la poésie, et je composai diverses petites pièces de vers.

Mon frère s'imaginant que mon talent pourroit lui être avantageux, m'encouragea et m'engagea à faire deux ballades. L'une, intitulée la Tragédie de Phare, contenoit le récit du naufrage du capitaine Worthilake et de ses deux filles; l'autre étoit une chanson de matelot sur la prise d'un fameux pirate, nommé Teach, ou Barbe-Noire. Ces ballades n'étoient que des chansons d'aveugle, des vers misérables. Quand elles furent imprimées, mon frère me chargea d'aller les vendre par la ville. La première eut un débit prodigieux, parce que l'évènement étoit récent, et avoit fait grand bruit.

Ma vanité fut flattée de ce succès: mais mon père diminua beaucoup ma joie en tournant mes productions en ridicule, et en me disant que les faiseurs de vers étoient toujours pauvres. Ainsi j'échappai au malheur d'être probablement un très-mauvais poëte. Mais comme la faculté d'écrire en prose m'a été d'une grande utilité dans le cours de ma vie, et a principalement contribué à mon avancement, je vais rapporter comment, dans la situation où j'étois, j'acquis le peu de talent que je possède en ce genre.

Il y avoit dans la ville un autre grand amateur de livres. C'étoit un jeune garçon, nommé Collins, avec lequel j'étois intimement lié. Nous disputions souvent ensemble, et nous aimions tellement à argumenter que rien n'étoit si agréable pour nous qu'une guerre de mots. Ce goût contentieux est, pour l'observer en passant, très-propre à devenir une mauvaise habitude, et rend souvent insupportable la société d'un homme, parce qu'il le porte à contredire à tous propos; et indépendamment du trouble et de l'aigreur qu'il met dans la conversation, il fait naître souvent le dédain et même la haine entre des personnes qui auroient besoin de s'aimer. J'avois pris ce goût, chez mon père, en lisant les livres de controverse. J'ai depuis remarqué qu'un tel défaut est rarement le partage des gens sensés, excepté les avocats, les membres des universités, et les hommes de tout autre état, élevés à Edimbourg.

Un jour, il s'éleva entre Collins et moi une dispute sur l'éducation des femmes. Il s'agissoit de décider s'il convenoit de les instruire dans les sciences, et si elles étoient propres à l'étude. Collins soutenoit la négative, et affirmoit qu'une telle éducation n'étoit pas à leur portée. Je défendis le contraire, peut-être un peu pour le plaisir de disputer. Il étoit naturellement plus éloquent que moi. Les paroles couloient en abondance de ses lèvres. Je me croyois souvent vaincu, plutôt par sa volubilité que par la force de ses raisons. Nous nous séparâmes sans nous accorder sur le point en question; et comme nous ne devions pas nous revoir de quelque temps, j'écrivis mes raisons, je les mis bien au net, et je les lui envoyai. Il répondit; je répliquai. Trois ou quatre lettres avoient déjà été écrites de part et d'autre, lorsque mon père examina par hasard mes papiers, et lut ces lettres. Sans entrer en discussion sur le fond de la dispute, il en prit occasion de me parler de ma manière d'écrire. Il observa que bien que je connusse mieux que mon adversaire l'ortographe et la ponctuation, je lui étois très-inférieur pour l'élégance des expressions, l'ordre et la clarté; et il m'en donna plusieurs exemples. Je sentis la justesse de ses remarques: je devins plus attentif à la pureté du langage; et je résolus de faire tous mes efforts pour perfectionner mon style.

Sur ces entrefaites, il tomba entre mes mains un volume dépareillé du Spectateur. Je ne connoissois point encore cet ouvrage. J'achetai le volume et le lus plusieurs fois. J'en fus enchanté; le style m'en parut excellent, et je désirai de pouvoir l'imiter. Dans ce dessein, j'en choisis quelques discours, je fis de courts sommaires du sens de chaque période, et je les mis de côté pendant quelques jours. Au bout de ce temps-là, j'essayai, sans regarder le livre, de rendre aux discours leur première forme, et d'exprimer chaque pensée comme elle étoit dans l'ouvrage même, employant les mots les plus convenables, qui s'offroient à mon esprit. Je comparai ensuite mon Spectateur avec l'original. J'aperçus quelques fautes, que je corrigeai: mais je trouvai qu'il me manquoit un fonds de mots, si je peux m'exprimer ainsi, et cette facilité à me les rappeler et à les employer, qu'il me sembloit que j'aurois déjà acquise, si j'avois continué à faire des vers. Le besoin continuel d'expressions, qui eussent la même signification, mais dont la longueur et le son fussent différens à cause de la mesure et de la rime, m'auroit forcé à chercher les divers synonymes et me les eût rendus familiers. Plein de cette idée, je mis en vers quelques-uns des contes, qu'on trouve dans le Spectateur; et après les avoir suffisamment oubliés, je les remis en prose.

Quelquefois je mêlois tous mes sommaires; et au bout de quelques semaines, je tâchois de les ranger dans le meilleur ordre, avant de commencer à former les périodes et à compléter les discours. Je fesois cela pour acquérir de la méthode dans l'arrangement de mes pensées. En comparant ensuite mon ouvrage avec l'original, je découvrois beaucoup de fautes, et je les corrigeois: mais j'avois par fois le plaisir de m'imaginer que dans certains passages de peu de conséquence, j'avois été assez heureux pour mettre plus d'ordre dans les idées et employer des expressions plus élégantes; et cela me faisoit espérer que, par la suite, je parviendrois à bien écrire la langue anglaise, ce qui étoit un des grands objets de mon ambition.

Le temps que je consacrois à ces exercices et à la lecture, étoit le soir après le travail de la journée, le matin avant qu'il commençât, et le dimanche quand je pouvois m'empêcher d'assister au service divin. Tant que mon père m'avoit eu dans sa maison, il avoit exigé que j'allasse régulièrement à l'église. Je le regardois même encore comme un devoir, mais un devoir que je ne croyois pas avoir le temps de pratiquer.