J'avois environ seize ans, lorsque je lus par hasard un ouvrage de Tryon, dans lequel il recommande le régime végétal. Je résolus de l'observer. Mon frère étant célibataire n'avoit point d'ordinaire chez lui. Il s'étoit mis en pension avec ses apprentis chez des personnes de son voisinage. Le parti que j'avois pris de m'abstenir de viande devint gênant pour ces personnes, et j'étois souvent grondé pour ma singularité. Je me mis au fait de la manière dont Tryon préparoit quelques-uns de ses mets, sur-tout de faire bouillir des pommes de terre et du riz, et de faire des poudings à la hâte. Après quoi je dis à mon frère que s'il vouloit me donner, chaque semaine, la moitié de ce qu'il payoit pour ma pension, j'entreprendrois de me nourrir moi-même. Il y consentit à l'instant; et je trouvai bientôt le moyen d'économiser la moitié de ce qu'il m'allouoit.

Ces épargnes furent un nouveau fonds pour l'achat de livres; et mon plan me procura encore d'autres avantages. Quand mon frère et ses ouvriers quittoient l'imprimerie pour aller dîner, j'y demeurois; et après avoir fait mon frugal repas, qui n'étoit souvent composé que d'un biscuit, ou d'un morceau de pain, avec une grappe de raisin, ou, enfin, d'un gâteau pris chez le pâtissier et d'un verre d'eau, j'employois à étudier le temps qui me restoit jusqu'à leur retour. Mes progrès étoient proportionnés à cette clarté d'idées, à cette promptitude de conception, qui sont le fruit de la tempérance dans le boire et le manger.

Ce fut à cette époque qu'ayant eu un jour à rougir de mon ignorance dans l'art du calcul, que j'avois deux fois manqué d'apprendre à l'école, je pris le Traité d'Arithmétique de Cocker, et je l'appris seul avec la plus grande facilité. Je lus aussi un livre sur la navigation, par Seller et Sturmy, et je me mis au fait du peu de géométrie qu'il contient: mais je n'ai jamais été loin dans cette science. À-peu-près dans le même temps, je lus l'Essai sur l'Entendement humain de Locke, et l'Art de Penser, de MM. de Port-Royal.

Tandis que je travaillois à former et à perfectionner mon style, je rencontrai une grammaire anglaise, qui est, je crois, celle de Greenwood, à la fin de laquelle il y a deux petits essais sur la rhétorique et sur la logique. Je trouvai dans le dernier un modèle de dispute selon la méthode de Socrate. Peu de temps après je me procurai l'ouvrage de Xenophon, intitulé: les Choses Mémorables de Socrate, ouvrage dans lequel l'historien grec donne plusieurs exemples de la même méthode. Charmé jusqu'à l'enthousiasme de cette manière de disputer, je l'adoptai; et renonçant à la dure contradiction, à l'argumentation directe et positive, je pris le rôle d'humble questionneur.

La lecture de Shaftsbury et de Collins m'avoient rendu sceptique; et comme je l'étois déjà sur beaucoup de points des doctrines chrétiennes, je trouvai que la méthode de Socrate étoit à la fois la plus sûre pour moi, et la plus embarrassante pour ceux contre lesquels je l'employois. Elle me procura bientôt un singulier plaisir. Je m'en servois sans cesse, et je devins très-adroit à obtenir, même des personnes d'un esprit supérieur, des concessions, dont elles ne prévoyoient pas les conséquences. Ainsi, je les embarrassois dans des difficultés y dont elles ne pouvoient pas se dégager, et je remportois des victoires, que ne méritoient ni ma cause, ni mes raisons.

Je continuai pendant quelques années à me servir de cette méthode. Mais ensuite je l'abandonnai peu-à-peu, conservant seulement l'habitude de m'exprimer avec une modeste défiance, et de n'employer jamais, pour une proposition qui pouvoit être contestée, les mots certainement, indubitablement, ou tout autre qui pût me donner l'air d'être obstinément attaché à mon opinion. Je disois plutôt: j'imagine, je suppose, il me semble que telle chose est comme cela par telle et telle raison; ou bien: cela est ainsi, si je ne me trompe.

Cette habitude m'a été, je crois, très-avantageuse, quand j'ai eu besoin d'inculquer mon opinion dans l'esprit des autres, et de leur persuader de suivre les mesures que j'avois proposées. Puisque les principaux objets de la conversation sont de s'instruire ou d'instruire les autres, de plaire ou de persuader, je désirerois que les hommes intelligens et bien intentionnés ne diminuassent pas le pouvoir qu'ils ont d'être utiles, en affectant de s'exprimer d'une manière positive et présomptueuse, qui ne manque guère de déplaire à ceux qui écoutent, et n'est propre qu'à exciter des oppositions, et à prévenir les effets pour lesquels le don de la parole a été accordé à l'homme.

Si vous voulez instruire, un ton dogmatique et affirmatif en avançant votre opinion, est toujours cause qu'on cherche à vous contredire, et qu'on ne vous écoute pas avec attention. D'un autre côté, si en désirant d'être instruit et de profiter des connoissances des autres, vous vous exprimez comme étant fortement attaché à votre façon de penser, les hommes modestes et sensibles, qui n'aiment point la dispute, vous laisseront tranquillement en possession de vos erreurs. En suivant une méthode orgueilleuse, vous pouvez rarement espérer de plaire à vos auditeurs, de vous concilier leur bienveillance, et de convaincre ceux que vous cherchez à faire entrer dans vos vues. Pope dit judicieusement[7]:

Note 7: [(retour)] Essai sur la critique.

En donnant des leçons n'affectez point d'instruire.