«On doit espérer que les curateurs se feront un plaisir, et même un devoir de visiter souvent le collége, soit pour encourager et soutenir la jeunesse, soit pour exciter et aider les maîtres, et par tous les moyens en leur pouvoir, faire en sorte que cette institution remplisse son but. On doit croire aussi qu'ils regarderont jusqu'à un certain point, les élèves comme leurs propres enfans; qu'ils les traiteront avec familiarité et avec affection; et que quand ils se seront bien conduits, qu'ils auront achevé leurs études, et qu'ils entreront dans le monde, les curateurs feront à l'envi tout ce qui dépendra d'eux pour les avancer et les établir, soit dans le commerce ou dans les emplois, soit par des mariages ou de toute autre manière qui pourra leur être avantageuse; et cela préférablement à toute autre personne, même d'un mérite égal.»
Ces statuts étant signés et rendus publics, avec les noms des personnes qui se proposoient pour fondateurs et curateurs, le dessein en fut si bien approuvé par les généreux citoyens de Philadelphie, qu'au bout de peu de semaines, il y eut une souscription de huit cents livres sterlings par an, pour l'espace de cinq années. Au commencement du mois de janvier suivant[32], on ouvrit les écoles de latin, de grec, d'anglais et de mathématiques.
Note 32: [(retour)] En 1750.
D'après un article du premier plan, on établit encore une école pour élever gratis soixante garçons et trente filles. Cette école a été, depuis, appelée l'École de Charité; et malgré l'obstacle que les curateurs ont eu quelquefois à vaincre pour se procurer assez de fonds, cette école subsiste depuis quarante ans. Or, en comptant que chacun des enfans, qui y ont été admis, y a demeuré trois ans, ainsi qu'il est d'usage, on trouvera qu'on y a donné la principale partie de leur éducation à plus de douze cents enfans, qui, sans cela, seroient restés, pour la plupart, privés de toute espèce d'instruction. En outre, plusieurs de ceux qui ont été élevés dans cette école, sont maintenant comptés parmi les citoyens les plus utiles et les plus estimés de l'état.
L'institution, si heureusement commencée, continua à prospérer à la grande satisfaction de Franklin. Malgré ses études, et les occupations multipliées, qu'il avoit alors, il fut extrêmement assidu aux visites et aux examens qui se fesoient chaque mois dans les écoles. Il eut également soin de profiter des correspondances qu'il entretenoit dans plusieurs pays, pour étendre la réputation du collége de Philadelphie, et y attirer des élèves des différentes parties du continent de l'Amérique et des Antilles.
Par l'entremise du docteur Collinson, ce généreux et savant ami de Franklin, les curateurs du collége virent se réunir à eux[33], les deux héritiers du fondateur de la Pensylvanie, Thomas Penn et Richard Penn, qui, en même-temps, firent au collége un présent de cinq cents livres sterlings. Franklin commença dès-lors à se flatter de voir bientôt accomplir son principal dessein. Il espéra que Philadelphie alloit avoir une institution semblable aux colléges et aux universités d'Europe; institution à laquelle, suivant lui, son premier collége devoit seulement servir de base.
Note 33: [(retour)] L'acte d'incorporation est du 13 juillet 1753.
L'éclaircissement de ce fait est très-important pour la mémoire de Franklin, comme philosophe et comme ami et bienfaiteur des sciences. Il dit expressément, dans le préambule des statuts du collége: «Que ce collége étoit fondé pour qu'on y enseignât le latin et le grec, avec toutes les autres parties utiles des arts et des sciences; qu'il étoit en outre tel qu'il convenoit à un pays encore peu avancé, et qu'il devoit servir de base à la postérité, pour établir un séminaire de savoir, plus étendu et analogue aux circonstances qui auroient lieu dans le temps».—Malgré cela, on s'est étayé naguère de l'autorité du docteur Franklin, pour prétendre que le latin, le grec et les autres langues mortes, étoient un embarras dans le plan d'une éducation utile; et que le soin qu'on avoit pris de fonder un collége plus étendu que le sien, avoit été contraire à son intention et lui avoit occasionné du mécontentement.
Si ce que nous venons de citer plus haut, ne suffit pas pour prouver la fausseté de cette assertion, les lettres, que nous allons transcrire, achèveront de la démontrer. Un homme, qui venoit de publier des idées sur un collége propre à un pays encore peu avancé, c'est-à-dire, à New-York, envoya son pamphlet à Franklin, et lui demanda quelle étoit son opinion à ce sujet. Franklin lui répondit. Leur correspondance, qui dura environ un an, fut suivie de l'établissement du grand collége, sur les principes du premier. L'auteur du projet fut, en même-temps, mis à la tête de l'un et de l'autre; et depuis trente-six ans, il les dirige d'une manière très-distinguée.
On verra aussi par ces lettres, quel étoit alors l'état du collége.