Franklin avoit fait des obligations, en son nom, pour les chariots qui avoient été fournis à l'armée. Les propriétaires de ces chariots déclarèrent que leur intention étoit de le forcer à leur en tenir compte. S'ils avoient exécuté cette menace, il est certain que Franklin auroit été ruiné. Mais le gouverneur Shirley voyant qu'il n'avoit répondu des chariots que pour servir le gouvernement, se chargea de les faire payer, et retira Franklin d'une situation très-désagréable.

La nouvelle de la défaite et de la mort du général Braddock, répandit l'alarme dans les colonies anglaises. Toutes s'occupèrent de préparatifs de guerre. Mais en Pensylvanie, le crédit des quakers empêcha qu'on adoptât aucun systême de défense, qui pourroit forcer les citoyens à prendre les armes. Franklin voulant faire organiser une milice, présenta à l'assemblée, un bill, d'après lequel tout homme avoit la liberté de prendre les armes, ou non. Les quakers restant ainsi maîtres de ne pas s'armer, laissèrent passer le bill; car bien que leurs principes ne leur permissent pas de combattre, ils ne les obligeoient pas à empêcher leurs voisins de combattre pour eux.

D'après ce bill, les milices de Pensylvanie devinrent une troupe respectable. L'idée d'un danger imminent enflamma d'une ardeur belliqueuse tous ceux à qui leurs principes religieux ne l'interdisoient pas. Franklin fut nommé colonel du régiment de Philadelphie, composé de douze cents hommes.

L'ennemi ayant fait une invasion sur la frontière nord-ouest de la province, on fut obligé de s'occuper à y porter des secours. Le gouverneur chargea Franklin de prendre, à cet égard, toutes les mesures nécessaires. Il reçut le pouvoir de lever des troupes, et de nommer leurs officiers. Aussitôt il forma un régiment, avec lequel il se rendit dans l'endroit qui exigeoit sa présence. Il y bâtit un fort, et y mit une garnison en état de s'opposer aux incursions qui avoient, jusqu'alors, inquiété les habitans. Il y séjourna même quelque temps, afin de s'acquitter mieux des soins qui lui avoient été confiés. Ensuite, l'intérêt du peuple demandant qu'il reparût dans l'assemblée, il retourna à Philadelphie.

La défense des colonies de l'Amérique septentrionale étoit très-dispendieuse pour l'Angleterre. Le meilleur moyen de diminuer cette dépense, étoit de mettre des armes dans les mains des habitans, et de leur enseigner le moyen de s'en servir. Mais l'Angleterre ne se soucioit point que les Américains apprissent à connoître leurs propres forces. Elle craignoit que dès qu'ils en seroient venus là, ils ne voulussent plus se soumettre au monopole qu'elle exerçoit sur leur commerce, et qui ne leur étoit pas moins onéreux qu'avantageux à elle-même. L'entretien des flottes et des armées qu'elle avoit en Amérique, n'étoit rien, en comparaison des profits du commerce qu'elle y fesoit.

Ce qu'elle crut pouvoir faire de mieux, pour retenir ses colonies dans une soumission paisible, fut de leur rendre sa protection nécessaire. Elle voulut écarter tout ce qui tendoit à montrer un esprit militaire; et quoiqu'on fût alors dans le fort de la guerre entre l'Angleterre et la France, le ministère anglais improuva l'acte par lequel l'assemblée de Pensylvanie avoit permis l'organisation des milices. Les régimens qui avoient été formés, furent licenciés; et on fit marcher des troupes régulières pour défendre la province.

La guerre qui désoloit les frontières, n'empêchoit pas que les propriétaires[43] et le peuple de la Pensylvanie, ne fussent toujours en mésintelligence. L'appréhension même d'un danger commun ne suffisoit pas pour les réconcilier un moment. L'assemblée prétendoit jouir du juste droit de mettre des impôts sur les terres des propriétaires: mais les gouverneurs refusoient opiniâtrement de donner à cette mesure, un consentement sans lequel aucun bill ne pouvoit être converti en loi.

Note 43: [(retour)] Les héritiers Penn.

Indignée d'une résistance qu'elle regardoit comme une iniquité, l'assemblée résolut enfin, de demander à la mère-patrie qu'elle y mît un terme. Elle adressa au roi et à son conseil, une pétition, dans laquelle elle montroit tout le tort que fesoient au peuple, et l'attachement exclusif des propriétaires à leur intérêt particulier, et leur indifférence pour le bien général de la colonie; et elle en demandoit justice.

Franklin fut chargé d'aller présenter cette adresse, et nommé, en conséquence, agent de la province de Pensylvanie. Il partit d'Amérique au mois de juin 1757. Conformément aux instructions qu'il avoit reçues de l'assemblée, il eut une conférence avec les héritiers Penn, qui résidoient alors à Londres, et il essaya de les déterminer à abandonner des prétentions dès long-temps contestées. Mais voyant qu'ils refusoient toute espèce d'accommodement, il présenta au conseil-d'état, la pétition de l'assemblée.